Full text of "Moscou"
LES VILLES DART CELEBRES
MOSCOU
MEME COLLECTION
Paris, par Georges Riat, 1^4 gravures.
Bruges et Ypres, par Henri Hymans, 116 gravures.
Gand et Tournai, par Henri Hvma\'5, 120 gravures.
Cordoue et Grenade, par Cli.-Eug. Schmidt, 97 gravures.
Nimes. Arles, Orange, par Roger Peyrh, 85 gravures.
Venise, par Pierre Gus.man, 130 gravures.
Séville, par Ch.-Eug. Schmidt, m gravures.
Ravenne. par Charles Dif.hl. 150 gravures.
Constantinople, par H. Barth, 105 gravures.
Rome (L'Antiquité), par Emile BtRTAUx, 135 gravures.
Versailles, par André Pératé, 130 gravures.
EN PREPARATION :
Florence, par Charles Diehl.
Rome (Des catacombes à l'avènement de Jules II), par Emile Bertaux.
Rome (De l'avènement de Jules 11 .i nos jours), par Emile Bertau.x.
Rouen, par Camille En'lart.
Strasbourg, par H. Welschinger.
Sienne, par André Pératé.
Les Villes d'Ali eêlebres
MOSCOU
PAR
LOUIS LEGER
MEMURE IIK 1. INSTITUT
Ouvrage orné de 86 Gravures
-«Sp-
PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR
6 , RUE DE T O U R N O N , 6
1904
[n
30'
La Troïka russe.
MOSCOU
CHAPITRE PREMIER
VUE GENERALE
Il ne suffît pas de crier à tout propos « vive la Russie » et d'arborer
à nos fenêtres ce drapeau impérial où Taigle noir se déploie sur un fond
d"or, drapeau que le protocole interdit et que notre enthousiasme persiste
à acclamer.
Il faut connaître la Russie, et pour la connaître il conviendrait de
l'avoir visitée, au moins une fois dans sa vie. Mais, y eùt-on fait dix
voyages, on en n'aurait cpi'une idée incomplète si l'on n'avait pas vu
Moscou. Pétersbourg n'est que le cerveau administratif de l'empire. C'est
à Moscou que vibre le cœur même de la Russie. C'est là c^u'il faut aller
chercher son génie, son histoire, ses légendes, ses traditions, son art
national.
Le voyageur curieux d'art, d'histoire ou simplement de sensations
nouvelles qui aura entrepris ce lointain, mais facile pèlerinage — trois
I
A
2 MOSCOU
nuits de sleeping-car — n'aura lieu de regretter ni son temps, ni sa fati-
gue, ni sa dépense. Si les pages qu'on va lire provoquent chez le lecteur
le désir de voir l'incomparable cité, réveillent chez lui le souvenir des
impressions éprouvées, contribuent simplement à les lui faire mieux goû-
ter, ou le consolent de n'avoir pu en jouir, l'auteur de ce petit volume
aura complètement
atteint le but qu'il se
propose en l'écrivant.
Franchissons d'un
seul trait l'espace qui
sépare Paris de JMos-
cou: transportons-nous
par la pensée au centre
de la vieille capitale,
au cœur même du
Kremlin , au sommet
du clocher d'Ivan le
Grand et jetons un coup
d'o?il sur le spectacle
qui se déroule à nos
pieds.
Ce spectacle ne res-
semble à aucun de ceux
c|u'il nous a été donné
de contempler en Eu-
rope. Prague, Lisbonne,
Xaples, Constantinople
peuvent seules rivaliser
avec le panorama
rj^u'offre à nos yeux
étonnés l'antique capitale d'Ivan le Terrible et d'Alexis ^likhaïlovitch.
Une des tours de renceintc du I\renilin.
Autour de nous se développe toute crénelée, toute hérissée de tours,
comme une place forte, l'enceinte du Kremlin. Et dans cette enceinte
pullule tout un fouillis de clochers, de coupoles, dont le spectateur cher-
cherait en vain l'étiuivalent dans ses souvenirs. A nos pieds, les trois
cathédrales de l'Ascension, de l'Assomption et de l'Annonciation accrou-
pies sous leurs dômes, tout flamboyants d'or, les palais impr^riaux. le
vi;f. ghnM'Kai.k i,
Icrciu, la iT'ine des cloches éternellemcnl muette sur son piédestal de
pierre, le roi des canons à jamais immol)ile sur son affût de fonte, le
monument irAlexandre II et la galerie grandiose qui l'entoure, les cou-
vents d'où monte la prière, les arsenaux, le tribunal, groupés en un
désordre tout ensemble hétérogène et harmonieux dans ce triangle fati-
dique aux bords des eaux dormantes de la Moskva; à notre droite sur
In Place Rouge, le Musée historique, la Douma, les Riady, la pagode
Quelques types de passants.
extraordinaire de Saint-Basile et derrière elle la masse colossale de
la ÏMaison des enfants trouvés. Au Nord, en face de nous le cube
grec du grand Théâtre et la Tour octogone de Soukharev, à l'Ouest,
la lanterne ronde du Musée Dachkov, le dôme éblouissant du Sauveur,
et de tous côtés les coupoles métalliques d'or ou d'argent qui étincellent
comme des phares. Moscou, d'après un dicton populaire en Russie, a
quarante fois quarante églises, autrement dit seize cents. Le dicton exa-
gère. En réalité la vieille capitale compte quatre cent cinquante églises,
— ce qui est déjà un beau chiffre — et vingt-quatre couvents dont
quelques-uns en ont jusqu'à cinq ou six, ce qui nous donne un total d'au
moins cinq cents.
Les quartiers septentrionaux de Moscou s'étalent sur des collines qui
4 MOSCOU
dévalent lentement vers la Moskva. Le quartier sud situé sur la rive
droite de la rivière va se perdre dans la plaine.
Ce qui fait la joie de l'œil dans ce panorama de 3Ioscou, c'est la
polychromie des édifices, l'infinie variété des couleurs, coupoles d'or ou
d'argent, toits bleus ou
verts, murs roses ou
sang de bœuf. Xos villes
occidentales n'offrent
guère à l'œil que la
blancheur monotone des
murailles, le rouge som-
bre des tuiles, le gris
du zinc ou de l'ardoise.
A .^loscou il semble
que quelque peintre en
délire ait secoué toute
sa palette sur la cité.
Par-ci par-là des étangs
— on en compte jusqu'à
deux cents — mettent
une tache glauque dans
un cadre de maisons
blanches. De longs bou-
levards plantés d'arbres
déploient leurs ceintu-
res vertes. Des villas
somptueuses émergent
du milieu des jardins.
Xos villes à nous, se
hérissent de clochers.
Ce qui domine à Moscou ce sont les coupoles, dômes et bulbes de toute
espèce et de toute taille. Sur chacune de ces proéminences étincelle
la croix byzantine à doubles croisillons rattachés à leurs bases par des
chaînes qui bruissent au souffle des vents et miroitent aux feux du
soleil.
Costumes de paysannes.
La V'ille qui .se déploie au-dessous de nous offre à nos regards cinq
régions concentriques aujourd'hui encore parfaitement distinctes,
mais qui tendent de plus en plus à se confondre. La première est
VUE (', l'NK RAI.E 5
l'enceinte même du Kremlin facilement reconnaissable à ses murs
crénelés, aux tours qui les flanquent, aux clochetons qui les surmontent.
La seconde est le I\/fJïi;oro(I. On traduit généralement ce mot par ville
chinoise ; on ne voit pas très bien ce que les Chinois ont à faire ici.
On dirait d'ailleurs en Russie Kitaisky Gorod (Kitaï nom russe de
la Chine est identique à notre Catha}'). Mais il ne faut pas oublier que
nous sommes ici dans une région qui a longtemps subi la domination des
Un traîneau.
Tatars et dans laquelle leur langue a laissé de nombreux vestiges. Kitaï
serait peut-être un ancien mot tatar qui aurait voulu dire milieu ; suivant
un historien, ce mot énigmatique se rencontrerait déjà dans l'histoire de
Kiev, suivant un autre, c'est le nom d'un ancien prince. Quoi qu'il en soit
Kitaï ici n'a rien à voir avec la Chine. Ce Kitaï Gorod était un quartier
naguère habité par les marchands étrangers, par les ambassadeurs qui
venaient s'abriter à l'ombre du puissant Kremlin.
Il est entouré d'une longue muraille blanchie à la chaux, flanquée de
tours qui rappellent les temps héroïciues où l'on avait sans cesse à redouter
quelque surprise des Tatars, des Lithuaniens ou des Polonais. Autour du
Kitaï Gorod se développe en hémicycle, l'enceinte du Biely Gorod ou
6 MOSCOU
ville blanche, quartier élégant, riche, bien bâti, — je n'ose dire bien pavé
— quelque chose comme notre chaussée d'Antin. Autour de cet hémic5^cle
dont les deux extrémités s'appuient à la Moskva, court une ceinture de
bi5ulevards plantés de tilleuls qui embaument aux derniers jours de juin.
3\oscou a encore bien plus de tilleuls que Berlin. La cjuatrième enceinte
est celle du Zonliaiioï Gc/'o^/, ainsi nommé d'un mur de terre que fit cons-
truire au début du xvir siècle le premier des Romanov et qui a été rem-
placée par la Sadovaïa immense boulevard de plus de quinze kilomètres
qui répond, si l'on veut à nos boulevards extérieurs. Enfin derrière la
Sadovaïa s'étendent en éventail les divers faubourgs c|ui ne ressemblent
guère à ceux des autres capitales.
Ils ont déjà la phj^sionomie des villages russes, et ces villages, on le
sait, n'ont rien de commun a\-ec les nôtres. Le peuple russe est encore assez
illettré, les commerçants s'efforcent de l'attirer chez eux par un luxe
d'enseignes criardes qui doivent faire la fortune des peintres en bâtiments.
Ici le barbier est encore dentiste et chirurgien. LTn dyptique ingénieux
signale au passant cette douljle industrie. Sur le ])anneau de droite l'ar-
tiste en manches de chemise rase un jeune élégant en frac (le frac est là
pour indiquer que l'établissement est bien fréquenté) ; sur le panneau de
gauche le même artiste, lancette en main, pique délicatement le bras d'une
dame fort élégante qui contemple rêveuse un bol de sangsues.
Le boulanger annonce son industrie par une profusion de pains de bois
dont il décore la corniche de son magasin. Les merciers, drapiers, con-
fectionneurs ne dépeignent point graphiquement leurs marchandises, ils
les font crier par des commis aboyeurs qui ne vous laissent guère le plai-
sir des rtàneries silencieuses. L'ne industrie qui s'étale impudemment sur
la rue — on la rencontre déjà en Allemagne et en Autriche, mais moins
naïvement provoquante — c'est celle des marchands de cercueils. Il y en a
de rouges et de bleus, de dorés ou d'argentés ; il y en a même de somp-
tueusement capitonnés qui semblent vous inviter au sommeil éternel,
cercueils neufs et défraîchis, cercueils sur mesure et de confection. Les
marchands qui tiennent cet article indispensable, mais peu réjouissant,
ont, je dois le reconnaître, le tact de ne point faire d'offres aux passants.
Ces passants constituent par eu.x-mêmes un spectacle intéressant pour
le touriste; la Russie n'a pas encore été envahie par la monotonie du cos-
tume occidental ; c'est une joie pour les j-eux que de voir défiler sur les
trottoirs de bois ou sur le pavé inégal les moujiks à longs caftans, à gran-
des bottes, ou chaussés de laptis en écorce de tilleuls, les femmes aux cos-
vr !•: (ii'Xi'K Ai.i':
tûmes muUic(jlores dont la taille remonte parfois jusque sous les seins,
coiffées tantôt d'un fichu — notre bonnet est inconnu, — tantôt, mais
bien rarement hélas 1 de ce diadème somptueux, le kakochiuk, brodé de
perles fausses.
La Tour JTvan le Grand.
C'est une joie pour les ctpurs sensibles de constater la tendresse de ces
bons moujiks pour les animaux, leur respect pour le pigeon — s)mibole du
Saint-Esprit — qui s'ébat en liberté dans les rues les plus fréquentées
sans jamais craindre qu'on porte sur lui une main homicide pour lui
faire faire connaissance avec la broche ou la casserole. — la tendresse des
cochers pour leurs chevaux qui sont rarement rudoyés, qui trouvent dans
tous les quartiers des mangeoires confortables et sont moins souvent
8 MOSCOU
que chez nous réduits à dévorer leur maigre pitance la tête enfermée
dans un vilain sac.
Un trait qui nous frappe encore chez ce peuple moscovite, c'est la
bonhomie de son ivresse. Certes il aime à boire et quand il a bu il roule
dans le ruisseau ; mais il a le vin tendre et quand il a trop fêté la vodka ',
c'est plutôt par des larmes et par des embrassements qu'il trahit son émo-
tion; il est dévot et il ne rougit point de sa foi; ses génuflexions, ses
prosternements devant le moindre sanctuaire nous offrent un spectacle
édifiant au([uel nous ne sommes plus habitués dans le paj's de Vol-
taire; il serait de fort mauvais goût d'en rire et il pourrait en cuire au
sceptique égaré sur la Place Rouge ou sur la Loubianka.
' Eau-de-vic de çrrain.
CHAPITRE II
UN PEU D'HISTOIRE
Savez-vous le latin? demandait au Boi//'gio/s gciil illiommc un de
ses professeurs.
— Oui, répondait cet excellent M. Jourdain ; mais faites comme si je ne
le savais pas.
Mon lecteur ne connaît guère plus l'histoire de Moscou que M, Jour-
dain ne connaissait la langue de Cicéron. Il me saura gré, je crois, de lui
en donner une idée.
La ville que nous nommons en français iMoscou s'appelle en russe
31oskva (prononcez Maskva) et ce nom est aussi celui de la rivière sur
laquelle elle est située et que nous appelons la 3Iosko\\a. Nous avons fait
^loscou sur l'allemand Moskau (prononcez Moskaou) et Moskowa sur le
russe 31oskva. Nous ne nous piquons pas de logique en ce qui concerne
la transcription des noms étrangers.
Moscou doit probablement son nom à la rivière sur laquelle elle s'est
élevée. Elle a été pendant plusieurs siècles la capitale du monde russe.
Grands-princes d'abord, tsars ensuite, ses princes se sont imposés à tous
les princes qui se le partageaient, ont successivement recueilli, conquis,
assimilé leurs domaines, ont suivant le mot des chroniques, rassemblé et
amené le peuple russe à l'unité.
lo MOSCOU
Dans le rôle de capitale, Moscou avait succédé à Kiev la « mère des
villes russe » ; depuis le règne de Pierre le Grand, elle a cédé la place à
Pétersbourg; elle n"est plus qu'une capitale douairière, mais elle a gardé
le privilège de sacrer les empereurs, et les souverains passent rarement
une année sans y résider au moins c^uelques jours.
.^loscou apparaît pour la première fois dans l'histoire en 1147. A cette
deite, sur une colline qui domine la rive gauche de la Moskva, le prince
lourii ^Georges) Vladimirovitch Dolgorouky érigea un petit fort en bois à
l'endroit même où se dresse aujourd'hui le Kremlin. Suivant un récit des
siècles postérieurs, une histoire tragique se rattache à la fondation de cette
bicoque.
Le prince lourii était allé visiter sur les rives boisées de la Mos-
kva un de ses boïas nommé Koutchka. L'endroit lui plut. Il se prit de
ciuerelle, Dieu sait pourquoi, avec Koutchka et le tua. Pour consoler la
hlle de sa victime, la belle Oulita.il la donna en mariage à son fils André
et il fonda un bourg qui prit d'abord le nom de Koutchkovo et ensuite de
Moskva à cause du voisinage delà rivière.
La future capitale resta pendant quelque temps une petite bourgade
frontière de la puissante principauté de Souzdal. La Russie était alors
divisée en un certain nombre de principautés parmi lesquelles celle de
de Souzdal jouait un rôle prépondérant. Au Xlir siècle, Moscou devint
à son tour capitale et au xiv° siècle elle eut l'honneur de devenir le
siège du grand-prince et la résidence du métropolitain naguère encore éta-
l)li à Kiev 'i^iiy. D'après une tradition, le métropolitain Pierre aurait
prédit au prince Ivan I", dit Kalita, la future grandeur de l'humble cité.
Résidence du grand-prince qui était l'intermédiaire obligé entre
la Russie tributaire et son redoutable suzerain, le Khan des Tatars,
3I0SCOU se développa peu à peu, d'abord dans l'enceinte de bois du
Kremlin et ensuite autour de cette enceinte. Peu à peu la muraille de
bois fitplace à une muraille de briques; des palais, des églises, s'}^ élevèrent
« Moscou, dit déjà un annaliste du xiv'' siècle, est une grande et merveil-
leuse cité. Une quantité innombrable de gens }• resplendissent de gloire
et de richesses. »
En i,vS2,la ville fut surprise par le Khan talar Toktamych et mise
à feu et à sang, mais elle se releva bientôt de ses ruines. Elle reprit un
nouvel éclat sous le règne d'Ivan III, Yassenihlciir de la tcn'c russe
(1462-1505), ciui se proclama seigneur de toutes les Russies.
Désormais elle devenait la capitale d'un grand empire. L'Europe allait
ijx iM'.r !)■ Il is ro I K [■. it
être obligée de compter avec elle Ivan 1 11 épousa Ui dernière des Palco-
j
logues, attira à sa cour des artistes italiens, Fioraventi de Bologne,
Solario de Milan, Aleviso et d'autres encore. Les œuvres de ces maîtres
étaient appelées par les Russes de la Renaissance, des œuvres fraii-
12 MOSCOU
qnes {friajskic dicla'^. Ainsi c'est sous notre nom que l'art italien péné-
trait en Russie.
Ivan III avait trouvé à son avènement une ville de bois. Ce serait exa-
gérer de dire qu'il la remplaça par une ville de pierre ou de briques. Les
habitations des particuliers continuèrent à emprunter aux arbres des forêts
Paysannes Moscovites.
les éléments de leur construction, mais certaines églises, des couvents,
voire même des édifices civils s'élevèrent en matériaux plus durables,
en pierre, plus souvent en briques.
Le xvr siècle vit les diverses i^rincipautés qui avaient juscjue-là cons-
titué la Russie s'unifier sous le sceptre du souverain moscovite devenu
le tsar de toutes les Russies. Autour de l'enceinte du Kremlin s'éleva
celle de la Ville blanche ainsi nommée probablement par ce que les murs
de briques dont elle était enclose furent badigeonnés à la chaux. C'est
peut-être en songeant à cette enceinte c^ue le peuple prit l'habitude d"ap-
UN pkl: D'HISTOIRK
13
peler .Moscou la ville de pierre hlaiirhe 'biclokanu-iinaïa] sans doute par
constraste avec les villages de bois noir.
Le premier plan de .Moscou date du xvirsfècle. Occupée par les Polo-
nai'i pendant la période dite des troubles. .Moscou fut délivrée de la domi-
Paysans Moscovites.
nation étrangère, le 24 août 161 2 et le 12 juin de l'année suivante, le tsar
iMichel, le fondateur de la dynastie des Romanov fit son entrée dans le
Kremlin. 11 agrandit la ville et la pourvut d'une troisième enceinte le
Zciulidiioi Gorod ou mur de terre. Sous le règne de son successeur
Alexis Miklaïlovitch (1645-1676) la capitale vit s'élever de nouveaux
édifices, surtout des églises et entra en rapports de plus en plus fréquents
avec l'occident européen; mais la peste en 1655, l'incendie en 1648 et en
1668 V exercèrent de cruels ravages.
' Le mot veut dire mousquetaires.
14 MOSCOU
Pierre le Grand après la révolte des stricUsy ' que les étrangers appel-
lent strelitz et les guerres contre la Suède voulut « ouvrira la Russie une
fenêtre sur l'I^urope » (Pouchkine:. Il transporta le siège de son empire
à Pétersbourg et devant la jeune capitale « Moscou dut incliner la tête,
comme devant une nouvelle impératrice, une douairière couronnée »
(Pouchkine . Désormais elle resta le centre intellectuel du parti de la
vieille Russie, tandis que Pétersbourg devenait le foyer du parti occi-
dental ou progressiste. Elle dut cependant à Pierre le Grand quelques
améliorations. Ce fut lui qui construisit ce curieux édifice militaire, la
tour de Soukharev.
Désormais, les dépouilles des souverains qui jusqu'alors avaient
reposé dans l'enceinte du Kremlin dormirent leur dernier sommeil dans la
forteresse de .Saint-Pierre et Saint-Paul sur les rives de la Neva. iMos-
cou ne perdit pas seulement le prestige d'un centre politique; elle perdit
aussi la souveraineté spirituelle par la suppression du patriarcat, rem-
placé par le saint Synode établi à .Saint-Pétersbourg. Jlais elle garda le
pri\ilège de sacrer les empereurs.
La fille de Pierre le Grand, l'impératrice Elisabeth (1741-1762), lui
témoigna un intérêt tout particulier, rêva de reconstituer le Kremlin
sur un plan gigantesque, lui dduna une l'niversilé qui fut la première en
date de l'empire. Catherine II restaura ses antiques monuments, fonda
des établissements de bienfaisance, fit commencer non loin de la ville un
château impérial Tsaritsj'no^ cj^ui ne fut pas achevé.
On sait quel rôle joua Moscou dans l'épopée napoléonienne. A dater de
l'incendie qui, grâce à Dieu, respecta les monuments delà glorieuse cité,
elle devint plus que jamais chère au peuple russe. Non seulement
elle s'est relevée de ses ruines, mais chaque règne l'a embellie de monu-
ments nouveaux. L'empereur actuel a tenu à marquer sa déférence pour
l'antique capitale en allant chaque année y passer quelques semaines à
l'époque des fêtes de Pâques, et 3' remplir ses devoirs religieux. Le che-
min de fer, le télégraphe et le téléphone ont supprimé les distances. Le
tsar n'a plus besoin pour surveiller l'Europe de se tenir penché à la
fenêtre que Pierre le Grand, avait naguère ouverte sur la Baltique, et
certains patriotes se demandent si la Matouchka ' i"Moskva n'est pas des-
tinée à redevenir quelque jour la capitale du monde russe.
' Petitf mrrc.
Le iMLiUiin. Vue générale.
CHAPITRE III
L'ARCHITHCTURE RUSSE
Vo)^ons maintenant, avant de jeter un coup d'œil sur les monuments
moscovites, dans quelles circonstances l'art russe s"est produit, à cruelles
influences il a obéi.
C'est de Constantinople que la Russie a reçu le christianisme. C'est
donc sur le type des églises byzantines qu'ont dû se modeler les pre-
mières églises irusses. C'est à Kiev, à Novgorod la Grande et à Pskov
qu'apparaissent les premiers temples chrétiens. Les architectes indigènes
se conforment aux modèles byzantins. Pour l'étude de l'art byzantin, nous
ne pouvons que renvo3'er le lecteur à deux volumes publiés dans cette
série, celui de M. Barth sur Constantinople, celui de M. Charles Diehl
sur Ra l'en ne.
C'est à Kiev, à Novgorod la Grande et à Pskov qu'apparaissent les
premiers temples chrétiens. Les Russes païens n'avaient point de sanc-
i6 MOSCOU
tuaires. Ils n'adoraient que des idoles dressées en plein air. Les archi-
tectes grecs ou indigènes imitent les types bj-zantins en les modifiant sui-
vant leur goùt et surtout suivant les exigences du climat. Ainsi les
grandes fenêtres ne sauraient être admises dans un pays froid ; elles sont
remplacées par de très petites fenêtres, au-dessous desquelles le mur est
évidé afin de laisser passer le maximum de lumière; les coupoles hémis-
phériques offraient trop de prise aux amas de neige pendant l'hiver : elles
s'allongent ou bien prennent une forme bulbeuse ou même côtelée. Une
végétation étrange s'épanouit au-dessus des églises.
On a cru pouvoir attribuer quelques-unes de ces modifications à l'in-
fluence de l'architecture musulmane. Mais les premiers spécimens se
rencontrent à une époque où les Russes ne connaissaient pas cette archi-
tecture. A côté de la coupole bulbeuse apparaît le petit clocher quadrangu-
laire en forme de tente ou de pyramide : ce petit clocher dérive directe-
ment de l'architecture en bois qui était probablement la seule architecture
nationale des Russes païens. Toutes les villes n'avaient pas le moyen de
s'offrir des églises en pierre ou même en brique et l'on peut encore aujour-
d'hui, dans certains villages, rencontrer des églises de bois. Parfois la
pyramide arrondit ses angles et prend une forme conique.
Les premiers architectes de Kiev avaient été nécessairement des
Grecs. Des maîtres russes se formèrent à leur école. Ce sont les maçons
de Pskov qui ont construit les premières églises de .Moscou. Elles sont
en général carrées et surmontées de cinq coupoles. Dans les temples
primitifs, l'autel, de forme cubique, était tout simplement séparé des
fidèles par une barrière coupée dans le milieu par une porte double. Peu
à peu cette barrière s'éleva, devint une muraille (l'iconostase) qui fut
ornée de peintures représentant la hiérarchie divine : la Trinité, la
Vierge, les proiDhètes, les apôtres, les saints. Au centre de l'iconostase
s'ouvre la porte dite ro^-ale tsarskié dveri) que seuls le grand-prêtre et le
souverain peuvent franchir.
Les coupoles ne sont pas en état de supporter de lourdes cloches.
Devant l'entrée principale, du côté de l'Ouest, s'éleva un clocher isolé
comme le campanile de Saint-Marc à A^enise. Ce clocher n'est pas néces-
sairement aussi haut que l'église ; sa hauteur souvent ne dépasse pas
celle d'un étage. Pour éviter des vibrations qui peuvent compromettre la
solidité de l'édifice, la cloche est fixe et le battant seul est mis en branle.
Parfois le clocher était surmonté d'un étage qui serv^ait de logis au
sonneur.
l.'AKill I |-1'CTURR RUSSE 17
I/(''glise grecque intcnlisail riyoureuscmenl remploi de la sculplure
([ui rappelait les idoles des païens. Kn revanche, elle admettait le culte
des images peintes et l'emploi de la ])einture à fresque représentant des
sujets profanes, même dans l'inti-rieur des sanctuaires. Kiev en possède
de forts curieux spécimens.
.Sous la direction de maîtres grecs se forma une école de peintres
russes. A travers les siècles elle est restée fidèle à certains t3'pes conven-
La CatliéJr.ile Je rAssomption au Kremlin.
tionnels qui se perpétuent encore aujourd'hui. En revanche, une certaine
fantaisie se développa dans l'ornementation qui, elle, n'était pas suspecte
d'idolâtrie et qui n'était pas soumise au contrôle sévère de l'Eglise. Cette
fantaisie se développa dans les lettres initiales des manuscrits, qui ren-
ferment souvent des dessins forts curieux. D'autre part, sous la plume
des copistes, les mots slavons subirent des abréviations, des ligatures qui
se retrouvent encore aujourd'hui dans les inscriptions religieuses et qui
font le désespoir des curieux, même familiers avec la langue de l'an-
cienne Russie. Ces inscriptions sont un motif d'ornementation dans beau-
coup d'églises. On en trouve notamment dans l'église russe de Paris
dont je recommande d'ailleurs la visite à mes lecteurs. Elle représente
un des modèles les plus achevés de l'architecture religieuse des Russes.
2
i8 MOSCOU
Celle ornemenlalion provenant des manuscrils se rencontre encore
aujourd'hui dans certains motifs de la broderie russe. Elle est très déco-
rative et a trouvé en architecture son application dans certains bas-
reliefs.
Elle est venue en partie de B3fzance par l'intermédiaire de la Bulga-
rie; les Bulgares primitifs n'étaient pas des Slaves. C'étaient des Asia-
tiques, des Touraniens qui ont imposé leur nom et laissé sans doute
quelques traditions aux Slaves balkaniques. On s'est demandé s'ils
n'avaient pas apporté de leur ancienne patrie quelques motifs caractéris-
tiques.
D'autre part, il ne faut pas oublier que l'ancienne Russie n'était pas
seulement habitée par des Slaves, mais, surtout dans les régions du Volga
et de l'Oural, par des peuples finnois c[ui se sont depuis slavisés. Grâce
au Volga et à la mer Caspienne, elle entretenait des relations commer-
ciales avec les Persans. Les figures géométriques qui abondent dans l'or-
nemenlation russe paraissent devoir être attribuées à l'influence finnoise ;
en revanche, les motifs qui représentent des arbres, des fleurs, particuliè-
rement des roses, se rattachent à l'influence persane.
J'ai parlé tout à l'heure des écoles d'architecture de Kiev, de Pskov ;
antérieurement à l'apparition de -Moscou sur la scène du monde, une
autre école est apparue à l'est de cette ville dans les régions du J\Io3'en
Volga : ses monuments s'élèvent encore aujourd'hui à Souzdal, à Peréias-
lav Zaliesk}^ aux environs de Bogolioubovo (gouvernement de Vladimir),
à Vladimir sur le Kliazma. Tout en se conformant aux modèles byzan-
tins, ils ont subi l'influence du style lombard. Cette influence se reconnaît
surtout dans la forme des portails, dans les sculptures en ronde bosse des
murailles qui représentent des figures humaines, des animaux fantas-
tiques. Elle se combine sur certains monuments, par exemple sur la façade
de l'église Saint-Georges, à louriev-Polsky fgouverntMnent de A'iadimir'
avec l'ornementation pittoresque des peuples du Caucase.
Les rapports des princes russes avec cette région lointaine étaient en
ce temps-là plus fréquents que nous ne l'imaginons. Le fils d'André de
Bogolioubovo, le prince (Georges II 11212-1228), avait épousé une prin-
cesse géorgienne, et le prince de A'olynie Iziaslav Mstislavitch mort en
II 54) une princesse d'Abkhazie.
C'est au type des églises de Vladimir-.Souzdal que se rattache la pre-
mière église en pierre construite à Moscou au Xiv" siècle par Ivan Kalita,
l'église du SpJS lui Boroii, — perdue aujourd'hui au milieu des gran-
T.'Akiii rria'TfK h russr
>9
dioses édifices du Kremlin — c'est-à-dire du Sauveur dans la l''orêt.
Cette forêt était celle qui couvrait la colline sur laquelle s'élève aujour-
d'iuii le Kremlin. ]. 'église du Spas lia horoii, comme toutes celles de cette
région, est construite en pierre blanche. Or, cette pierre ne se trouve ni
L'église du bienheureux Basile.
dans la province de Moscou, ni dans celle de Vladimir-Souzdal. KUe a dû
être apportée par la voie fluviale de la Bulgarie russe située sur le \'olga
inférieur, — ne pas confondre avec la Ikdgarie du Danube.
Ce sont des ouvriers de Pskov qui, en 1484 sous le règne d'Ivan III. ont
commencé à construire la première cathédrale de Moscou. (Nous n'avons,
nous, qu'une cathédrale par diocèse, mais l'église russe admet volontiers
20 MOSCOU
le cumul). Ivan-Kalita (1328-1340) avait érigé l'église de l'Assomption
ou. pour parler comme les orthodoxes, de la Dormition de la Vierge. Les
catholiques se représentent la Vierge sous la figure d'une jeune et belle
femme, s'élevant dans les cieux entourée des anges et des chéruljins ; les
Grecs orthodoxes la figurent sous les traits d'une vénérable vieille cou-
chée et s'endormant d'un sommeil paisible au milieu des Apôtres. Cette
première église était petite, fort mal construite et menaçait ruine. Hn 1472,
le métropolitain Philippe confia à deux architectes indigènes Krivtsov et
3h'chkine le soin de construire un nouveau temple sur le modèle de
l'Assomption de Vladimir, qui représentait alors pour les Russes le tvpe
classique de la cathédrale.
En ce temps-là, les Moscovites, plus habitués à manier le bois que
la pierre, ne savaient pas encore bien faire le ciment. Les murs s'écrou-
lèrent — heureusement avant qu'on fût arrivé à la hauteur de la voûte.
Des experts amenés de Pskov constatèrent la mauvaise qualité du ciment
et l'on se remit à l'œuvre.
Désespéré de ces lenteurs Ivan III, probablement sur le conseil de la
tsarine Sophie Paléologue qui avait été élevée en Italie, se résolut à
chercher des architectes dans ce pays. Il expédia à Venise un certain
Tolbousine qui ramena avec lui le maître Aristote Fioraventi, originaire
de Bologne. Fioraventi était accompagné de son fils André et de son élève
Pietro. Il commença par jeter à terre l'église commencée, puis se fit
envoyer à Vladimir pour étudier le plan de la cathédrale qu'il devait
imiter. De retour à Moscou, il installa une briqueterie et se mit à l'œuvre.
La construction dura cinq ans; l'église fut achevée en 1478 et fit l'admi-
ration générale.
Encouragé par ce succès, Ivan III n'eut plus qu'une idée : celle de
faire venir des maîtres étrangers. Il s'adressa successivement à l'Empe-
reur, au roi de llongrie, à la République de Venise pour demander des
ingénieurs militaires, des fondeurs, des artilleurs, des orfèvres, des archi-
tectes. En 1484, l'Italie lui envo3'a l'architecte Aleviso, plus connu en
Russie sous le nom de Friazine. Expliquons ce nom. Friazine représente
une forme théorique Frenzine ; cette forme est la transcription de il
Franco, le Franc. C'est notre nom, plutôt ou celui de nos ancêtres qui
s'est perpétué jusqu'à aujourd'hui dans le bassin de la Méditerranée et
que les Russes appliquaient en ce temps-là aux Italiens. (Voir plus haut,
p. 12.) Ce mot friazine a donné un adjectif fryctjsky ; les monuments ins-
pirés par le st^de italien sont dits p'/a/sk/a: les vins liquoreux qui
22 MOSCOU
viennent d'Italie ou de Grèce s'appellent au xvT siècle f n'a /skia.
Depuis lors, par suite de leurs rapports avec les Allemands, les
Russes ont pris, pour nous désigner, la forme frantioiii dérivée de fraii-
losc.
Ce fut Aleviso qui construisit la cathédrale de l'Archange : on y
remarque dans l'ornementation, notamment dans les cannelures de la
façade, quelques traces du st}le italien.
Désormais la voie était ou\erte aux maitres étrangers ; mais ils ne
pouvaient suffire à toutes les constructions. .V leur école les Russes
devinrent des maitres à leur tour.
Le Kremlin vu de la Moskva.
CHAPITRE IV
LE KREMLIN.
LES ÉGLISES.
Et maintenant que nous voilà orientés dans l'iiistoire générale de
Moscou, initiés aux premières œuvres de Larchitecture russe, procédons
à Linventaire et à l'examen des monuments qui se dressent autour de
nous. Nous commencerons naturellement par ceux du Kremlin.
On s'imagine chez nous que J^loscou est de toutes les villes de la
Russie la seule à posséder un Kremlin. C'est une erreur. Krc])il est un
ancien mot russe qui veut dire enceinte fortifiée, bnrg, château. Il 3^ a
des Kremlins dans un grand nombre de villes russes, à Pskov, à Novgo-
rod la Grande, à Nijny-Novgorod, à Rostov, à Kazan. Le mot est propre
à la Grande Russie et inconnu dans la Russie méridionale et dans les
autres pays slaves. Son étymologie fait le désespoir des philologues.
Le Kremlin se développe sur une colline qui a près de cinquante
mètres de hauteur, ce qui, surtout en Russie, constitue uue situation stra-
tégique. Il a à peu près la forme d'un triangle équilatéral. Le côté sud
domine le quai de la 31oskva. L'enceinte est constituée par un mur en
brique crénelé sur toute sa longueur et dominé par vingt et une tours qui
24 MOSCOU
sont surmontées de clochers en forme de tentes ou de cônes. Cette forme
qui rappelle les œuvres primitives de rarchitecture en bois se rencontre
fréquemment dans l'architecture russe. La muraille a près de deux kilo-
mètres de tour ; l'église et le trône, l'armée et la justice se trouvent
représentés par une série de somptueux édifices dans cette enceinte qui
revêt aux yeux du patriote russe une sorte de caractère sacré. « Au-des-
sus de .Moscou, il n'y a que le Kremlin, au-dessus du Kremlin, il n'y a
que le ciel », dit un proverbe russe. Cinq portes font communiquer l'en-
ceinte crénelée avec l'extérieur. Trois ont reçu des noms empruntés à
la langue de l'Eglise : la porte du Sauveur, la porte de la Trinité, la
porte Saint-Nicolas ; deux ont des dc^nominations historiques : la porte
Boro\'itskaya de même que l'église de Spas na Borou rappelle les bois qui
existaient jadis sur la colline ' ; c'est par elle que Napoléon entra dans le
Kremlin; la porte Taïnitskaïa (porte du secret) rappelle qu'une issue
secrète existait jadis en cet endroit.
Ces portes sont chacune surmontées d'un clocher qui les signale de loin
à l'attention et leur prête une physionomie particulière. Celui qui s'élève
au-dessus de la porte dite du .Sauveur, rappelle les flèches des églises
gothiques et atteint une hauteur de ('>2 mètres. Au sommet se dresse
l'aigle bicéphale. Les origines de ce monument remontent au XV siècle.
Au-dessus de l'entrée du côté de la Place Rouge, est placée une image du
Sauveur qui, en 1^147. fut rapportée de Smolensk par le tsar Alexis
Mikhaïlovitch. Une lampe éternellement alhim(''e brûle devant l'image
sacrée. La Russie orthodoxe garde précieusement les antiques usages.
Alexis Mikha'ilovitch avait ordonné que nul ne passerait sans se décou-
vrir sous la porte désormais consacrée. Cette prescription est encore
aujourd'hui fidèlement observée. Un agent de police en faction se charge
de la rappeler aux étrangers qui l'ignorent.
La porte Saint-Nicolas comme la porte du Sauveur donne sur la place
Rouge. Elle doit son nom à une image de saint Nicolas le thaumaturge.
Le clocher qui la surmonte, exécuté d'après l'ordre de l'empereur Nico-
las l", est la reproduction exacte du clocher de l'église Sainte-31arie de
Stargarden Prusse. Une inscription gravée sous le règne d'Alexandre 1°
rappelle que lorsque les Erançais en quittant Moscou essayèrent de faire
sauterie Kremlin, l'image miraculeuse et la lampe qui brûlait devant elle
demeurèrent intactes.
' Jiiir veut dire bois.
LE KKICMI.IX. I.1-:S KGI.ISI'S 25
(c O Kremlin, chante le poète Joukovsky, nous baisons avec attendrisse-
ment la poussière paternelle. Regardez 1 sur ces murs une vengeance
désespérée a laissé une trace noire. L'ennemi dans sa fureur insensée vou-
lait cliàtier la pierre : d'une main tremblante, il jeta la flamme sur elle.
La Porte du Sauveur.
Que le Kremlin périsse, s'écria le misérable. xMais le Kremlin sauvé
demeure. »
L'intérieur du Kremlin n'a point de rues ; il se divise en quatre places :
place du Tsar, place de la Parade, place du Château, place du Sénat.
Autour de ces places se développe sans symétrie tout un ensemble d'édi-
fices anciens et modernes, religieux, civils et militaires.
Commençons notre visite par les édifices religieux.
26
MOSCOU
En entrant par la porte du Sauveur, nous passons d'abord devant
le couvent de l'Ascension qui fut fondé en 1389, mais qui sous sa
forme actuelle date du xviir siècle, devant l'église Sainte- Catherine
construite en 1S17 dans le style pseudo-gothique, toute badigeonnée de
Le Couvent de l'Ascension.
bleu et qui détonne par son aspect général au milieu des sévères cathé-
drales byzantines.
Le début du xix' siècle a vu se commettre beaucoup de fautes de goût
et d'anachronismes.
L'église pseudo-gothique du Kremlin fait pendant au groupe pseudo-
classique de la Place Rouge dont nous parlerons tout à l'heure.
Dans une cour intérieure du couvent s'élève, surmontée des cinq cou-
poles traditionnelles, la cathédrale de l'Ascension. Elle renferme les tom-
beaux de trente-huit grandes princesses, tsarines, princesses dont la
KKl'.IMl.l N
I.ICS K(. I.ISKS
derni('re en date est .Nathalie Alexievna,
sœur d(j Pierre le Grand, morte en i72<S.
L'Eglise russe interdisant l'emjîloi de
sculpture, ces tombes sont toutes d'un
modèle uniforme ; elles affectent la forme
d'un cercueil et ne se distinguent que par
les inscriptions cjui les accompagnent.
Un drap rouge jeté sur elles en est la
seule parure.
Dans une autre cour du couvent
Vosnesensky nous rencontrons une
église à deux étages, l'église Saint-
.Aiichel. L'I'.glise russe interdit les sta-
tues, mais elle tolère les bas-reliefs :
l'église Saint-jMichel porte un bas-relief
représentant saint Georges terrassant le
dragon. Le saint légendaire joue un
grand rôle en Russie ; il est le patron
de Moscou et figure dans les armes de la
ville; il a donné son nom à l'ordre mili-
taire qui récomi^ense les actes de bra-
voure. Il a même, d'une façon indirecte,
servi de parrain à l'une des monnaies les
plus usitées en Russie, le kopek. Voici
comment : au temps jadis cette monnaie
était frappée à l'effigie de saint Georges ;
or saint Georges terrasse ce dragon avec
une lance, kopié. Cette lance donna
son nom au sou russe qui fut nommé
Ko p II- il; a.
A gauche de l'iconostase on vénère
l'image miraculeuse de la Vierge de
Kazan. Cette image si célèbre dans toute
la Russie est conservée au monastère
Bogoroditsky, autrement dit de la Mère
de Dieu à Kazan. Elle apparut dans cette
ville en 157g à une fillette de dix ans,
la jeune JMatrona. La mère de Dieu la fit
apparaître en songe à cette enfant et
28 M os cor
lui ordonna d'aller dire à Tarchevêque et aux généraux d'arracher son
image aux entrailles de la terre où elle était ensevelie. La jeune fille
confia d'abord le secret de cette apparition à sa mère qui refusa de la
croire. Mais une après-midi que .Malrona dormait dans sa maison, elle se
trouva tout à coup dans la cour et l'image de la très sainte mère de Dieu
lui apparut, cette fois au milieu des flammes. Une voix effroyable se fit
entendre au milieu des flammes et dit à la jeune fille : « Si tu ne répètes
pas mes paroles, si tu ne vas pas dire qu'il faut m'arracher aux entrailles
de la terre, j'irai me manifester ailleurs et tu périras misérable. " La jeune
fille eut grand peur ; elle tomba évanouie et dès qu'elle eut repris con-
naissance, elle se décida à rapporter le récit de l'apparition à sa mère qui
le communiqua à l'évêque et aux chefs militaires; on refusa de la croire.
La mère se mit alors à creuser à l'endroit indiqué et elle ne trouva
rien; l'enfant prit la pioche et ne tarda point à découvrir l'image. Elle
resplendissait merveilleusement comme si elle était à l'instant même
sortie des mains du peintre. Le peuple accourut; la nouvelle de la mer-
veilleuse découverte parvint jusqu'à l'évêque. Il ordonna de porter
l'image en procession à l'église Saint-Nicolas et y célébra un service
solennel. Depuis ce temps l'image fut en grande vénération non seule-
ment à Kazan, mais dans toute la Russie. Le tsar Ivan le Terrible
ordonna de construire une église et un monastère de femmes à Kazan,
sous l'invocation de la mère de Dieu ; la jeune i^latrona entra dans ce
monastère sous le nom de Mavra. Sa mère se fit aussi religieuse.
Voici maintenant un monastère cjui, lui. est occupé par des hommes.
C'est le Monastère des Miracles [Tclioiuhrc \\ il remonte au XIV' siècle. Il
a servi pendant quelque temps de résidence aux métropolitains de
Moscou. 11 a compté parmi ses moines le faux Dmitri sous le nom de
drégoire. Le Boris Gtahuniov de Pouchkine s'ouvre par une scène fort
belle qui se passe dans une cellule de ce monastère, entre le vieux moine
annaliste Pimène et le bouillant novice qui va bientôt de\enir l'aventu-
rier couronné. C'est au Couvent des .^liracles c[ue Pierre le Grand a été
baptisé. Il possède deux églises et un cimetière où, à côté d'une foule de
saints personnages, repose Ediger ."^lahmet prince tatar de Kazan qui,
après la prise de cette ville par Ivan le Terrible, embrassa le chri^tia-
nisme, épousa une Koutouzov, défendit la Russie contre ses anciens
compatriotes les Tatars et mourut pieusement à Moscou. La Russie a
toujours su exercer sur les peuples allogènes une prodigieuse puissance
d'assimilation. Là est un des secrets de sa force.
T,K KRI'Mr.lX.
LKS KG 1,1 SIC S
29
Nous nous étions placés tout à l'heure au sommet de la tour d'Tvan
Veliky, autrement dit Jean le (irand. Ce Jean ledrand est saint Jean
Climaque dont l'église est surmontée par le clorher qui domine tout
l'ensemljle du Kremlin, l-'lle est accolée à une autre église placée sous
le vocable de Saint-Nicolas. La tour en elle-même est peu intéressante au
point de vue architectural. Klle ne date que du xvii" siècle et fut l'u-uvre
d'un architecte étranger "Wilke. On l'a comparée à une lorgnette
La Tour d'Ivan le Grand. Le tsar kolokol. Le tsar pouchka.
marine déployée. C'est avec l'église du .Sauveur le plus haut édifice de
Moscou. Elle mesure 97 mètres. Elle abrite à ses différents étages une
trentaine de cloches dont la plus lourde pèserait 4.000 pouds, soit plus de
62.000 kilos. Elle a été fondue avec le métal des cloches antérieures qui
furent relevées des décombres après l'incendie de iS 12. Elle porte sur ses
flancs une inscription commémorative. Elle est ornée des portraits de
l'empereur Alexandre I" et de sa femme l'im pératrice h'iisabeth xVlexievna .
de sa mère JMarie Alexievna et de ses deux frères. C'est elle qui dans
la nuit de Pâques annonce aux fidèles la résurrection du Christ. Dès
qu'elle se fait entendre, le canon lui répond par une salve de cent un coups
et toutes les cloches de 3Ioscou se mettent en branle à la fois. Les fidèles
qui s'étaient groupés autour du clocher tenant en main les cierges allu-
30
MOSCOU
mes se précipitent dans les églises. Parmi les cloches secondaires il en
est une qui rappelle une tragique histoire. C'est celle du vetché ou
conseil municipal de Novgorod la (irande. Quand l'antique république fut
définitivement détruite par Ivan le Terrible, la cloche municipale qui
symbolisait ses franchises fut transférée à Moscou. La croi.K qui surmonte
actuellement la tour remplace celle que les Français enlevèrent en iSi2 ;
ils la croj^aient en or, mais leur avidité fut cruellement déçue.
Une Cour intérieure du Kremlin.
C'est au pied de la tour d'Ivan le (irand que l'on proclamait les ukazes
su,r la place dite Ivanovskaïa. Une locution populaire rappelle encore
aujourd'hui cet usage : crier t'a vs/oi/ hhiiiovskon'ioif, crier pour toutela
place d'Ivan, de façon à être entendu de tout le inonde, autrement dit
crier à pleine gorge.
Au deuxième étage de la tour d'Ivan le (irand est conservé le trésor des
patriarches. Le visiteur a rarement rencontré un pareil ensemble de
costumes sacerdotaux aussi richement garnis de perles et de pierres pré-
cieuses. Les trésors tles églises russes ont été jusqu'ici épargnés par les
révolutions. Le jour où quelque entreprise patriotique exigerait des
ressources e.Ktraordinaires, la Russie trouverait dans ces trésors religieux
des richesses inattendues. Parmi les objets intéressants de cette collec-
tion je signalerai simplement un calice qui suivant la tradition serait
I.IC K K IvM 1.1 X. — T.KS l'GI.ISES
3'
originaire de Constantinople et aurait été apporté à Kiev en gS8, lors
de la conversion du prince Madimir.
Au pied de la tour d'Ivan le Grand s'étend la place dite des Cathé-
drales. L'orthodoxie russe multiplie les cathédrales non seulement dans
le même diocèse, mais dans la même ville, dans le même quartier.
32 MOSCOU
Voici à notre droite la cathédrale de l'Assomption, à notre gauche celle
de l'Archange, en face de nous celle de l'Annonciation. A\ant d'entrer
dans ces sanctuaires, jetons un coup d'oi-il sur la reine des cloches, le tsar
kolokol.
C'est bien en effet la reine des cloches, non seulement de la Russie,
mais je crois du monde entier. Elle a sept mètres de hauteur, vingt mètres
de large; on a calculé qu'elle pouvait loger deux cents hommes. On
évalue son poids à 1.327 pouds, soit 20Q.g24 kilos. Elle fut fondue en
1733 sous le règne d'Anna Ivanovna. VA\e était tellement lourde qu'on ne
put réussir à la dresser sur l'échafaudage qui devait permettre de la
suspendre; la charpente se brisa sous le poids colossal. La cloche
tomba; un éclat s'en détacha: il est là devant nous dressé contre le
piédestal qui supporte le géant. Ce fragment n'a pas moins de deux
mètres de longueur et pèse à lui seul onze mille kilos. On désespéra de
pouvoir jamais relever le monstrueux engin et on l'abandonna. Peu à
peu il s'enfonça dans le sol. En 1836, l'empereur Nicolas s'intéressa à sa
destinée et ce fut l'architecte français Monferrand, le créateur de Saint-
Isaac qui le dressa sur le socle de granit où nous le vovons encore
aujourd'hui; le battant qui est conservé parait un peu petit pour cette
formidable cloche.
Entrons maintenant clans la cathédrale de l'Assomption. J'ai dit plus
haut dans quelles circonstances et par qui elle avait été construite (voir
p. 20). L'impression qu'elle produit est bien différente de celle que nous
font éprouver les grands sanctuaires gothiques ou romans de l'Occident.
Nous avons devant nous un édifice de proportions fort restreintes, un
culje inégal de 38 mètres de long sur 23 de large, surmonté d'une cou-
pole de 42 mètres flanquée aux quatre angles de quatre petites coupoles.
En d'autre pays ce serait une modeste paroisse, ici c'est une cathédrale,
et c'est cette cathédrale qui voit le couronnement des empereurs.
L'église de l'Assomption appartient au stjle l()mbardo-b3-zantin. I-e
portail est surmonté d'un auvent circulaire et décoré de fresques; l'inté-
rieur est fort sombre; il ne reçoit le jour que par des fenêtres fort étroites.
Ce qui nous frappe ici ce n'est point la majesté sobre de la pierre nue, si
impressionnante dans nos sanctuaires gothiques, c'est l'infinie variété du
décor. De tous côtés sur les murailles, sur les piliers, s'enlèvent sur un
fond d'(5r assombri par le temps des fresques colossales. Un statisticien
a compté qu'elles représentaient deux cents quarante sujets différents et
deux mille soixante-six personnages, anges, saints, moines, guerriers
I.K K RI' M 1,1 X. —
;S l'dl.ISRS
comlnittants. L'œil ne sait où se reposer. J.es coupoles elles-mêines n'ont
pas échappé au décorateur. Celle du centre nous offre une image colos-
Intérieur de la Cathcdrale de l'Assomption.
sale de Dieu le Père; les coupoles des quatre angles sont occupées par
la Vierge, le Dieu des armées, Emmanuel et le Sauveur. .Sur les murailles
se déploient des épisodes du jugement dernier, de la vie de la Mère de
34 MOSCOU
Dieu (les Russes ne disent jamais la Vierge), les sept conciles de l'Kglise
grecque; le long des quatre piliers montent des anges, des saints, des
chevaliers. C'est entre ces piliers que l'empereur est sacré. Le métropo-
litain oint de l'huile sainte le front, les sourcils, le nez, les lèvres, les
oreilles, la poitrine et les mains du souverain. Puis l'empereur pénètre
dans le sanctuaire par la porte royale et communie.
Devant le pilier de droite, en face de l'iconostase, s'élève l'ancien
trône en pierre du patriarche; devant celui de gauche le trône du tsar
Alexis iMikhaïlovitch; un autre trône en noyer rejeté dans le bas côté
de droite passe pour avoir été celui de saint Vladimir.
C'est dans la cathédrale de l'Assomption que s'est accompli l'un des
actes les plus importants de l'histoire russe; c'est là que fut élu en
Février 1613 le premier Romanov Michel P'edorovitch.
Plus petites en général que les nôtres, les églises russes comptent
moins de chapelles. La cathédrale de l'Assomption n'en a que trois. Ce
temple où l'on couronne les empereurs garde les dépouilles de neuf
patriarches. Rien sauf la vénération populaire ne révèle la haute dignité
de ceux qui dorment sous ces voûtes.
Au temps jadis avant le règne de Pierre le Grand, la cathédrale de
l'Assomption était le théâtre d'une représentation dramatique qui res-
semblait à nos mystères catholiques. On y représentait le dernier
dimanche de l'Avent l'épisode biblique des trois enfants dans la four-
naise. Aujourd'hui, c'est dans cette cathédrale que s'accomplit le jeudi
saint le rite traditionnel du lavement des pieds.
L'iconostase a été renouvelée en 1882 à l'occasion du sacre de
l'empereur Alexandre III; elle est constituée par une riche cloison
en vermeil décorée de cinq rangs d'images et garnie de pierres pré-
cieuses.
A gauche de la porte royale on vénère l'image de la Vierge de Vla-
dimir attribuée à saint Luc. Elle avait été apportée de Kiev à Vladimir
et de Vladimir à Moscou. Les pierreries qui la garnissent sont évaluées
à près de huit cent mille francs. L'émeraude qui brille au front de la
Vierge vaut plus de soixante-quinze mille francs.
Pendant l'invasion de 1S12, l'image sacrée quitta Moscou et retourna
à Vladimir d'où elle était venue. Une autre image du Sauveur dite à la
robe d'or — les vêtements du Sauveur sont tout en or massif — est
attribuée à l'empereur Manuel de Constantinople,mais elle vient de
Novgorod la Grande d'où elle fut apportée avec la cloche du vietché et
I.E KRI'Mr. IX. — LES EGLTSRS
35
laiil d'iiutres dépouilles, ajiii's la soumission et le pillage de celte ville
])ar Ivan le Terril^le.
Une autre image miraculeuse, celle de l'Annonciation, vient d'Ous-
tioug. dans le gouvernement de Vologda. Aussi la Russie tout entière a
contril)Ut'' à enrichir les sanctuaires du Kremlin.
Parmi les œuvres d'art que renferme l'église de l'Assomption signa-
lons encore un mont .Sinaï en or et en argent offert en 17S8 j)ar Potem-
kine le célèbre favori de Catherine II. Il est surmonté d'une figure de
Le Monastère des Mir.icles.
.Moïse tenant les tables de la loi. Dans le piédestal qui supporte la mon-
tagne est renfermé un précieux document, le texte autographe de l'ins-
truction rédigée par Catherine II pour la Commission chargée d'élaborer
un nouveau Code de lois.
Un évangile conservé dans le trésor de la cathédrale est dû à la
pieuse munificence de la tsarine l^thalie Narychkine ; il est si grand, si
chargé d'or et de pierres précieuses que deux hommes peuvent à peine le
porter. On estime sa valeur à près de trois millions de francs.
La cérémonie du sacre terminée, le cortège impérial se dirige vers la
cathédrale voisine de Saint-Michel-Archange. Cette cathédrale ne diffère
pas au point de vue du style général de celle de l'Assomption. Ce qui en
fait l'intérêt ce sont les tombes augustes dont elle est la gardienne. Après
les pompes du couronnement le nouveau souverain peut méditer sur le
36 MOSCOU
néant des grandeurs humaines devant les dépouilles de ses prédéces-
seurs. Les fresques des parois rappellent leurs souvenirs ; sur les dalles de
léglise gisent leurs cercueils.
Quarante et un sarcophages aussi simples que ceux des patriarches et
des tsarines (voir plus haut p. 34), renferment les restes des anciens
grands princes et des tsars.
Ici repose le dernier descendant de Kurik, l)niitri assassiné à
Ouglitch en 1591. L'église russe l'a mis au nombre des saints et le peuple
vient à certains jours, vénérer ses reliques et baiser son front découvert.
Ici dort du dernier sommeil Ivan le Terrible, dont le sarcophage recou-
vert d'un drap noir rappelle la fin édifiante. Il se fit moine sur son lit
de mort, voulut être enseveli avec la robe monastique. Non loin de lui,
reposent les premiers Romanov. Parmi ces morts illustres, un seul a
porté le titre d'empereur. C'est Pierre IT, le fils du malheureux Alexis,
né en 17 15, empereur en 17^7, décédé à l'âge de quinze ans en 17,30.
Déchiffrons lépitaphede ce souverain éphémère.
LE TRÈS PIKUX ET TRES PUISSANT SEIGNEUR
PIERRE
DEUXIÈME EMPEREUR DE TOUTES LES RUSSIES
N'Ë LE 11 OCTOURE I715.
AYAN'T REÇU LE POUVOIR HÉRÉDITAIRE LE 7 MAI 1727,
SACRÉ ET COURONNÉ LE 28 FÉVRIER 1728
APRÈS AVOIR FAIT ESPÉRER A SES SUJETS DE GRANDS BIENS PAR LA VOLONTÉ DE DIEU
s'est TRANSPORTÉ DANS l'eMPIRE ÉTERNEL
EN l"aNNÉE I7311, LE 18 JANVIER
Le seul luxe de ces tombes austères consiste dans les lambeaux de
pourpre qui les couvrent. Le tsar Alexis Mikhaïlovitch pour entretenir
les couvertures des tombes de ses ancêtres a légué à la cathédrale une
somme de 3.000 roubles et un village de 1.600 âmes.
Des morts illustres ont traversé la cathédrale de l'Archange, sans y
trouver le repos définitif. Ainsi Boris dodounov, après avoir été enseveli
ici est allé dormir son dernier sommeil au glorieux monastère de la Tri-
nité. Quand la dépouille mortelle d'Alexandre I" mort à Taganrog tra-
versa Moscou, elle reposa pendant quelques jours ici à côté des restes des
premiers Romanov. Le peuple russe est profondément religieux ; il pro-
fesse un culte pieux pour ses souverains décédés. Au temps jadis le jour
de leur mort, il venait déposer des suppliques sur leur cercueil.
l.K KRKMI.IN.
LES l-GLISES
Toute la vie religieuse des tsars s'accomplissait dans Tenceinte du
Kremlin. Leur sacre avait pour théâtre la callirdrale de l'Assomption ;
celle de l'Archange gardait leur dépouille. Ils recevaient les sacrements du
baptême et du mariage dans la troisième cathédrale, celle de l'Annoncia-
tion , Blagoviestchensky). C'était leur église paroissiale; elle était ratta-
3 B BBD
Le Potiechny Dvorets.
chée à leur palais par un passage couvert. Les tsarines et les princesses
qui naguèrent ne se mêlaient point aux hommes assistaient à la liturgie
du haut des galeries. Aujourd'hui encore la cathédrale garde suspendues
à l'un de ses piliers les croix pectorales des augustes personnages qui
sont venus y faire leurs dévotions.
La cathédrale de l'Annonciation est située sur le point le plus élevé du
Kremlin; elle est surmontée de neuf coupoles. Erigée en 1397 elle fut
reconstruite de 14.34 à. 1479 et définitivement restaurée de 1884 à 1895.
Elle est entourée à l'extérieur d'une galerie couverte décorée de fresques
pieuses. Le pavé est un carrelage de jaspe offert par un schah de Perse.
38 M O S C O U
L'intérieur de l'église a beaucoup souffert de la brutalité des Français en
1S12; ils s'attaquèrent notamment à une image de la mère de Dieu, dite
Vierge du Don qui avait naguère accompagné Dmitri Donskoï dans les
luttes contre les Tatares en 1380 et Boris (iodounov en isqi dans une
expédition contre ces mêmes Tatares. Les armées russes ont coutume
d'emmener avec elles des images protectrices et tout récemment encore
(en 1904), nous avons vu le général Kouropatkine partant pour la ^^land-
chourie, recevoir des mains de l'abbé, au monastère de Saint-Serge, une
image pieuse qui a déjà accompagné les armées russes en 1654, en 1703,
en 1812, en 1855, en 1877.
Les Français avaient voulu dépouiller la Vierge du Don d'une garni-
ture métallique qu'ils croyaient en or et l'on voit encore sur cette
garniture les traces de leurs coups de hache.
Ce qui mérite surtout l'attention dans cette cathédrale ce sont les
fresques extraordinaires dont les murailles, les piliers, les tambours
mêmes des coupoles sont revêtus. Elles groupent dans un ensemble im-
prévu, anarchique, je dirai même tumultueux, les figures des patriarches,
des prophètes, des sibylles, des philosophes grecs, des apôtres, des mar-
tyrs en compagnie de tous les animaux légendaires de l'Ecriture, de la
baleine qui avala Jonas, des pourceaux qui incarnèrent les démons
exorcisés par le Sauveur, des dragons fantastiques à queues de ser-
pents.
Les sages de l'Antiquité et les Sibylles sont représentés tenant en main
des cartouches sur lesquels sont écrites des sentences tirées de l'Ecriture
ou en rapport avec le caractère du personnage. Aristote dit « lùi pre-
mier lieu Dieu, puis le Verbe et l'Esprit et tous ne font qu'un. » Une
sibylle : « Béni soit le Dieu d'Israël; il a visité son peuple et a fait son
salut. » Socrate : « Aucun mal n'atteindra l'homme vertueux. Notre àme
est immortelle ; après la mort il y aura une récompense pour les bons et un
châtiment pour les mauvais. » Platon : « Nous devons espérer que Dieu
nous enverra du ciel un maitre, un instituteur pour les hommes. » On ne
s'attendait guère à trouver Aristote et Platon dans un sanctuaire du
Kremlin. Cette circonstance s'explique probablement par ce fait que les
premiers décorateurs du sanctuaire étaient des artistes grecs. L'apologé-
tique chrétienne se plait d'ailleurs à voir dans les sages de l'antiquité des
précurseurs du christianisme.
A gauche de la porte d'entrée, Satan lui-même se dresse avec ses
cornes et ses griffes redoutables. N'oubliez pas que la masse des fidèles
est encore aujourd'hui dans l'état d'âme ou étaient nos pères avant la
T.K KKmn.IX. - LES ÉGLISES 39
Réforme et vous imaginerez sans peine quelle impression la vue du ten-
tateur doit faire sur les fidèles.
Leur dévotion ne se manifeste pas de la même façon que la nôtre.
Chez nous le croyant s'assied ou s'agenouille sur un prie-dieu, et s'absorbe
dans la prière. Ici, point de sièges ; le chrétien se tient debout, fait d'in-
nombrables signes de croix, s'agenouille sur les dalles froides, se relève,
La Cathédrale Je l'Annonciation.
se prosterne de nouveau, frappe la terre du front, se relève et va baiser
les saintes images. Le fond de la croyance est le même que chez les
peuples catholiques, la façon de la manifester est toute différente.
La sacristie conserve des reliques insignes de la Passion, l'éponge dont
le Christ fut abreuvé, un fragment d'une verge dont il fut battu, des gouttes
de son précieux sang. Trente-deux reliquaires dorés renferment les dé-
pouilles des saints. Chaque année, l'avant-dernier vendredi du Carême,
ces reliques sont portées au monastère de l'Assomption ; on les plonge
dans l'eau. Cette eau sanctifiée acquiert des vertus miraculeuses et on la
distribue aux fidèles.
Nous n'achèverons pas notre pèlerinage aux sanctuaires du Kremlin
sans aller visiter la plus ancienne de ses églises, le Spas lia Boroii (Le
40
MOSCOU
Sauveur dans la forêt . J'ai raconté plus haut son histoire. Elle est aujour-
d'hui enclose dans une cour du nouveau palais, comme la Sainte-Chapelle
dans l'enceinte du Palais de Justice. Elle parait toute humble et toute
basse au milieu des somptueux édifices qui l'entoure. Sous sa forme ac-
tuelle elle fut achevée en 1527; elle renferme les tombes d'un certain
nomlire de princes et de princesses.
La Cathédrale de l'Annonciation.
Les fresques c^ui ornent ses murailles racontent la vie de saint Etienne
apôtre des Permiens dont l'église du Sauveur conserve les reliques. Ce
saint Etienne est l'un de ceux dont le nom est le moins connu en Occi-
dent. Au XIV'' siècle, il entreprit d'évangéliser les Zyrianes, peuple pa'ien
du gouvernement actuel de Perm ; il apprit la langue zj-riane, traduisit
les livres sacrés et exerça au profit de l'Eglise et de la Russie un fructueux
apostolat.
Il mourut à Moscou en 1396; ses reliques sont l'olijet d'une vénération
bien méritée.
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Le Grand PjLiis.
CHAPITRE V
LE KRK.MLIX. — LES PALAIS
Notre pèlerinage aux sanctuaires est achevé. Après Dieu, Tempereur.
Visitons maintenant les palais. Nous passons sans y entrer devant le
Petit Palais qui date du xviir siècle et n'offre qu'un médiocre intérêt
artistique. Il fut habité parle grand-duc Nicolas qui devint depuis l'empe-
reur Nicolas I"; il a vu naître Alexandre II, le tsar libérateur. En face
de cet édifice sur la place de la Parade s'élève le monument que la Rus-
sie reconnaissante a consacré à la mémoire de l'Emancipateur des serfs.
Il a été construit avec les souscriptions de toutes les villes de l'empire;
c'est assurément l'un des plus colossaux qui aient jamais été consacrés à
glorifier un souverain. La statue se dresse au milieu d'une colonnade qui
l'entoure de trois côtés. La galerie supportée par seize colonnes de bronze
se termine par deux pavillons dont les toits sont surmontés de l'aigle
bicéphale. Sur le plafond de la galerie se détachent en mosaïque les por-
traits de trente-trois souverains russes, depuis Madimir jusqu'à Nicolas 1".
42
M O S C O U
Ces mosaïques sont dues à des artistes vénitiens. Au milieu de ce cadre
grandiose se dresse un baldaquin haut de trente-six mètres surmonté de
ce toit en forme de tente ou de pyramide transmis par les premiers édi-
iices en bois à l'architecture moscovite. Ce baldaquin abrite la statue
colossale d'Alexandre II, œuvre d'Opekouchine. liUe repose sur un
Monument de l'Empereur Alexandre II.
piédestal de granit rose. Le souverain est en grand uniforme, le front
couronné du diadème, le sceptre dans la main gauclie ; la main droite est
étendue comme pour liénir les générations à venir. L"enseml)le est gran-
diose et majestueux.
Arrivons maintenant au lirand Palais. Il représente un ensemble
de constructions tout à fait irrégulier, absolument symétrique. Un coup
d'oeil jeté sur le plan permet seul de s'en faire une idée. Les diverses par-
ties ont été rattachées l'une à l'autre sans aucun souci de l'harmonie. Le
bâtiment principal est orienté vers le sud et regarde la Moskva. Il fut
construit sur l'ordre de l'empereur Nicolas de 1838 à 1849.
LK KKKMl.IX. — LES PALAIS 15
C'est un vaste édifice à deux étages. L'étage inférieur un peu plus
long que l'étage supérieur atteint cent vingt mètres de longueur. Une cou-
pole assez basse s'élève au centre du palais. Il a été construit à l'endroit
même où était naguère le Palais d'hiver édifié en 1635 par Rastrelli et
qu'habita Napoléon. Si l'extérieur est en somme peu intéressant, l'inté-
rieur en revanche mérite toute l'attention du touriste.
Le visiteur après avoir pénétré dans le vestibule, trouve en face de
lui un magnifique escalier aux marches de granit. Sur l'un des paliers à
droite, un grand tableau nous arrête. Il représente la bataille de Kouli-
kovo, gagnée sur les Tatars par Dmitri Donskoï en 1380, — cette bataille
où figurait la Vierge du Don que nous avons vue toute à l'heure. Si la
journée de Koulikovo ne mit pas immédiatement fin à la lourde domination
des Tatars, elle marque du moins la fin de leur suprématie militaire. Cet
épisode si glorieux, Yvon l'a traité d'une façon correcte, mais assez froide.
Je dis Yvon ; ne pas lire Yvan sous prétexte que nous sommes en
Russie, et s'imaginer qu'il s'agit d'un artiste indigène. Adolphe Yvon
qui est un peu oublié aujourd'hui a été fort à la mode dans la seconde
moitié du xix" siècle. Il fut l'un des peintres officiels des batailles de
Naj^oléon III; élève de Paul Delaroche, il avait fait un séjour en Russie,
sous le règne de Nicolas I". Sa bataille de Koulikovo date de i!^5o; il
devait plus tard par une singulière fantaisie de la destinée peindre les
batailles de la guerre de Crimée.
Un peu plus loin dans le vestibule dont le plafond est supporté par
quatre colonnes de marbre blanc, un tableau d'un maître russe Riépine,
représente les paysans russes rendant hommage à l'empereur Alexandrel II
le pacifique, le grand ami de la France. Derrière lui abritée sous son om-
brelle, l'impératrice aujourd'hui douairière et le futur empereur Nicolas IL
Nous passons maintenant dans la salle Saint-Lieorges qui évoque dans
une certaine mesure le souvenir des splendeurs de Versailles, mais nous
y chercherions en vain la décoration picturale des grands salons de
Versailles. Longue de 61 mètres, large de 20 cette grande salle grandiose
est tout entière consacrée au patron de l'armée russe dont l'ordre uni-
quement conféré pour faits de guerre répond à notre médaille militaire.
La voûte de la salle retombe sur huit piliers précédés de colonnes torses
dont les chapiteaux sont surmontés de Victoires. Tout ici rappelle des
idées de guerre et de conquête :
..... pliirinid morlis imago.
44
MOSCOU
Les victoires portent des boucliers où figurent les armoiries et les
noms des provinces conquises parla Russie. Les statues sont l'œuvre du
professeur \'itali ; il les a exécutées sur les indications d'un romancier
russe Weltmann ^mort en 1870) qui fut en son vivant directeur du palais
des armures.
La s.ille Saint-Georges dans le Grand Palais.
Sur les murs de la salle Saint-Georoes se détachent des plaques de
marbre blanc où sont inscrits les noms des régiments russes qui se sont
distingués dans les campagnes et ceux des officiers qui ont reçu la croix.
Cette salle est la salle d'honneur, le Panthéon de l'armée russe. Partout
y apparaît l'image de saint Georges le Victorieux.
Deux coffres de bronze doré, œuvre de Plotnikov renferment les sta-
tuts de l'ordre et les registres où sont inscrits les noms des chevaliers.
Les tentures des meubles sont barrées du ruban de l'ordre. A l'extré-
mité de la salle se dresse un groupe offert en 1870 par les Cosaques du
Don et représentant deux des plus illustres chefs cosaques, Ermak, le con-
quérant de la Sibérie, l'iatov le héros de 1812.
T. !•: KK l'.MI.l \
T.KS F'AT.AIS
45
Les salles principales du Cirand l'alais sont consacrées à la n'iorificalion
des ordres de chevalerie russe. Nous voici maintenant dans la salle de
Saint-Alexandre Nevsky.
L'ordre qui porte ce nom fut fondé en 1725 par l'impératrice Cathe-
rine I". La salle qui lui est consacrée est située sous la coupole même du
J.a salle Saint-Andrc.
palais. Elle est ornée de bas-reliefs représentant les insignes de l'ordre et
accompagnés des initiales S. A. (Sanctus Alexander . Des tableaux du pro-
fesseur .Mùller retracent la vie de saint Alexandre, né en 1220, mort en
1263, que la Russie célèbre comme un de ses plus illustres guerriers et
vénère comme un saint. On la appelé Nevsk}- à cause des défaites i[u'il
infligea sur la Neva aux Livoniens et aux Suédois.
L'ordre de Saint-André est le plus élevé des ordres russes. .Suivant
une tradition, saint André aurait été martyrisé dans la Scythie, c'est-à-
dire sur le territoire de la Russie. D'après le premier chroniqueur russe,
le prétendu Nestor, il aurait planté une croix à Kiev et prédit la grandeur
future de cette cité, puis il serait allé jusquà Novgorod où il aurait été
46 MOSCOU
fort étonné de la manière dont les Russes prenaient leurs bains de vapeur,
yuoi qu'il en soit de cette légende, les Russes se plaisent à rattacher
leurs origines religieuses à l'un des douze apôtres. Ivan le Terrible dans
ses controverses avec le jésuite Possevino arguait de cette tradition pour
déclarer que le christianisme était aussi ancien en Russie qu'en Italie.
C'est en s'inspirant de cette tradition que Pierre le Grand fonda en
l'honneur du saint déclaré protecteur de la Russie l'ordre qui porte son
nom. C'est le premier des ordres russes, celui qui est conféré aux souve-
rains étrangers et dont la possession comporte celle de tous les autres.
La salle qui lui est consacrée est peinte des couleurs bleue et blanche qui
sont celles de l'ordre. Au fond s'élève un triple trône érigé à l'occasion du
couronnement de l'empereur Nicolas II, pour le jeune souverain, pour
son auguste compagne et pour l'impératrice douairière. Les murailles
portent les armoiries des principales villes de l'empire.
Les salles de Saint-Georges, de Saint-André et de Saint-Alexandre
servent aux fêtes qui sont données à l'occasion du sacre de l'empereur.
Pour se les représenter dans toute leur gloire il faut se les figurer étince-
lantes de lumières, remplies d'une foule chamarrée où les somptueux uni-
formes russes ou étrangers se mêlent aux toilettes élégantes des femmes
étincelantes de diamants et de fleurs, — garnies de meubles précieux sur
lesquels resplendissent les insignes impériaux et les plats d'or ou d'ar-
gent sur lesquels les députations ont apporté le pain et le sel aux souve-
rains.
Après avoir traversé la salle des chevaliers-gardes, nous arrivons à
celle de Sainte-Catherine, ainsi nommée en l'honneur de l'ordre que
Pierre le Grand fonda en 17 14 pour rendre hommage à son épouse qui,
comme on le sait, portait ce nom. C'est la salle de l'Impératrice. Elle est
lilanche et rouge. On y remarque deux pilastres entièrement revêtus de
malachite; elle sert de salle du trône à l'Impératrice, grande maîtresse de
l'Ordre. Sur les murailles et les portes s'étalent les insignes de l'ordre,
entre les branches de la croix se lisent les lettres D. S. F. R. (Domine
salvum fac regem).
On ne s'attendait point à trouver ce texte latin dans l'enceinte du
Kremlin.
Traversons vivement — • si nous sommes autorisés à les visiter — les
appartements intérieurs réservés au souverain, la salle de Saint-A'la-
dimir, consacrée à l'ordre du même nom fondé en 1782 par Catherine III
.1- K K i:.MI.l.\'
LI'S PALAIS
47
traversons le \-eslil)ulo et. sortant de ce ])alais moderne, allons visiter les
antiques palais, la GrdiioviLud PaLila et le Tmimiy Dvorcts fpalais
à facettes, palais du terem).
o
^
Ces deux édifices nous reportent de trois siècles en arrière à Tépoque
où Moscou était encore la capitale du monde russe, où ses tsars menaient
la vie de cour telle qu'on la comprenait alors, y recevaient en grande
pompe les ambassadeurs étrangers, tout étonnés du milieu nouveau où
48
MOSCOl'
leurs fonctions les avaient appelés, fort embarrassés de décider si ces
Moscovites à long'ue rol^e et à grande barbe étaient des Asiatiques ou des
Européens.
Le palais à facettes est ainsi nommé à cause de la forme des pierres
de la façade. Il a été construit en style toscan, tout en bossage, comme
le palais Pitti de Florence ou notre palais du Luxembourg. Ce détail avait
vivement frappé le populaire, plus habitué à l'architecture de bois qu'à
celle de granit. Les architectes furent deux de ces maîtres italiens dont
nous avons déjà parlé (voir chapitre ni), Marco Ruffo et Petro Antonio.
Une inscription nous rappelle qu'il fut érigé en i486 sous le règne
d'Ivan III, une autre qu'il a été restauré en 1847 sous le règne de Nico-
las I". Une dernière restauration a été effectuée en 1882 pour le sacre
d'Alexandre III.
Ce c[u'il X a surtout tl'intéressant dans la Granovitaïa palata, c'est la
grande salle de réception dont la voûte est soutenue au milieu par un
lourd i)ilier carré. C'était la salle du trône, la salle d'audience des
anciens tsars. Les murailles et les voûtes sont recouvertes de peintures
modernes qui représentent îles épisodes de l'histoire religieuse de la
Russie.
C'est dans cette salle que le souverain prend son premier repas après
le sacre. Le pilier central est entouré d'étagères sur lesquelles resplen-
dissent les trésors de la vaisselle impériale. Le menu de ce festin n'est
pas aussi somptueux que la fantaisie de nos gastronomes se plairait à
l'imaginer. 11 est rédigé avec une simplicité toute Spartiate.
Voici à titre de curiosité le menu du souper du 23 mai iS,S3 (sacre de
l'empereur Alexandre III; et celui du souper du j;, mai i8q() (sacre de
l'empereur Nicolas II.
Nous donnons ici et plus loin la reproduction de ces deux menus,
qui sont des documents artistiques.
SOUPER DU 23 MAI 1883
Po/age .iiix 7V;7('S
Siiliiiis Je (jihicr
CÔlclfttcs J'Al^llCdll ,1 IIX pllill/(-S
Eiilreiiicts JiiiiiJs
MENU DU 23 MAI 1896
('iiiisi)iiniir à /il Liioilliis
Petits Pdtcx
CliiriiJ-Priiiil lie Gelinottes à la Sonvarov
Poulets à lei Broche
Salade
Asperges en l'raiielies
Glaees
Dessert
l.K KKKMLIN. — T.KS PALAIS
49
rf-e. ,fo.,,„r.. x>'.r..-; ,„ , ,
Menu du 23 mai 1896.
Un trône est dressé sous un somptueux et lourd baldaquin. Au-dessus
de la porte d'entrée, à gauche, une tribune est destinée à recevoir les
4
5'-'
MOSCOU
musiciens, à droite une fenêtre éclaire le tahiik, l'appartement secret
d'où les princesses venaient naguère contempler les fêtes auxquelles la
rigoureuse étiquette moscovite ne les admettait pas.
J'ai étudié ailleurs (voir Russes et Slaves, i" série, Paris, iSgo") la con-
dition de la femme russe avant Pierre le Grand et je ne puis c^ue renvoyer
le lecteur à des pages que je ne saurais reproduire ici.
Le P.ilais du Terem.
Il ne saurait mieux se faire une idée de la vie des tsars et des tsarines
russes au temps jadis qu'en visitant le terem.
Bien que le mot rime avec tiareiii et que — à certains points de vue
• — il évoque des idées analogues, il n'est point, comme on le croit trop
\'olontiers, d'origine orientale. Il se rattache à un mot grec de la langue
classique importé en Russie par suite des nombreuses relations avec la
Grèce byzantine : -:£0£;j.vov, toit, par suite maison, demeure. On a essayé
de traduire le mot terem par belvédère : le plus simple est je crois de
le garder tel c^u'il est.
Le style de ce palais, dont les divers étages sont en retrait les uns
sur les autres, rappelle celui des anciens édifices de bois. Il fut construit
en 1636 par le premier des Romanov. Il a été restauré sous le règne de
l'empereur Nicolas par les architectes Solntsev et Gerasimov. C'est de
I.K KRF.Ml.IN. — LES PALAIS
SI
tous les édifices du Kremlin, a\cc la (iranovitaïa Palata elles cathédrales,
celui qui donne le mieux Timpression du temps passé. En entrant dans
ces salles surchargées de peintures b3'zantines, ornées de meubles
antiques, à peine éclairées par des fenêtres étroites, on est tout- étonné de
ne pas se trouver en tête à tête avec Alexis Mikhaïlovitch, avec le jeune
52 MOSCOU
Pierre ou sa sœur Sophie ou l'infortuné cesarevitch Alexis, le dernier
hôte de ce palais condamné et de ne pas entendre résonner sur la place
Rouge les cris des stricltsy révoltés.
La salle à manger est le réfectoire d'un couvent ; la chambre à coucher
du tsar est une cellule monastique ; la salle du trône, c'est la salle capi-
tulaire où le siège du souverain remplace le fauteuil de l'abbé. Dans cette
salle on conserve encore un coffre de bronze où le tsar recueillait les sup-
pliques des solliciteurs.
Entre cette gothique résidence et le grand palais moderne dont nous
admirions tout à l'heure les splendeurs, il me semble reconnaître le con-
traste brutal dont est frappé le vo3'ageur qui la veille a quitté Pétersbourg
et qui se trouve le lendemain brusquement transporté dans l'enceinte
du Kremlin.
En passant du terem au Palais des Armures, nous nous retrouvons
dans un édifice moderne, mais tout rempli des trésors et des souvenirs
du passé. Le monument a été construit de i84q à 1851 ; il n'offre guère
d'intérêt. 31ais les collections qu'il renferme sont d'une incomparable
richesse. Ce n'est pas seulement, ainsi qu'on pourrait le croire d'après sa
dénomination, un musée d'artillerie analogue à celui que nous possédons
aux Livalides. C'est un musée qui — laissant de côté la peinture et
la sculpture — renferme les spécimens d'art les plus variés et les plus
précieux objets au point de vue historique. Il présente des produits
des écoles les plus diverses, des objets de fabrication russe, persane,
orientale, italienne, allemande ; l'industrie allemande est surtout très
richement représentée par plus de deux cents articles provenant de
Nuremberg, de Danzig, d'Augsbourg, de Leipzig, de Halle, de Dresde,
de Rostoc!:, de Lubeck. Les Allemands sont venus ici étudier l'his-
toire de leur art, de leur industrie et proclament volontiers que cette
collection complète à certains points de vue les plus riches de leur patrie.
Ce qui nous intéresse surtout, ce sont les objets qui rappellent les
grands épisodes, les types illustres de l'histoire.
Voici un casque de fabrication italienne donné par le roi de Pologne
au tsar Fedor Ivanovitch. Voici le drapeau sous lequel le prince Pojarsk}'
conduisit en 1812 ses compatriotes de Nijny-Novgorod à la délivrance de
-Moscou occupée par ces mêmes Polonais dont le roi fraternisait tout à
l'heure avec un souverain russe. Qu'on me permette d'évoquer ici un sou-
venir personnel. Je visitais en 1S72 le musée des Armures en compa-
gnie de l'illustre historien Soloviev. Nous rencontrâmes par hasard le
].]■: KRK.MLIX. — LKS PALAIS
53
poète Berg, qui était en ce temps-là l'un des plus merveilleux imjiro-
visateurs de la Russie ;
— Fedor Nicolaevitch, demanda l'historien, ce drapeau ne va-t-il pas
vous inspirer ?
Le poète se mit à improviser avec un tel feu, un tel enthousiasme que
l'historien tomba en pleurant dans ses bras.
Dans ce temps-là, il était de mode de publier à l'étranger des pam-
54
M f ) S r o r
phlets où l'on démontrait grcivement que les Russes n'étaient pas des
Européens et que l'idée de patrie leur était inconnue. Ces fantaisies
pseudo-ethnographiques sont bien loin de nous aujourd'hui.
Sous nos 3^eux défilent, au hasard des vitrines, des armes, des casques
de souverains, des harnais de luxe, des trophées de guerre. Voici le car-
quois du tsar iMichel Feodorovitch (1632-1645). Ainsi l'arc était encore
pour l'aïeul de Pierre le Grand une arme de guerre. Voici des armures
ni II ri 111
^ ^ ^ i;J urU UJ ç^i -, i :âj
Il 1 1 1 1 II a
kÊ^i^'.
Petit p.tl.iis du Kremlin.
provenant du champ de bataille de Poltava (170g) et la litière dans
laquelle se faisait porter Charles XII, des drapeaux de l'ancienne Pologne,
des bijoux de Pierre le Grand, la couronne attribuée à Vladimir JVlono-
maque dont je n'ai pas le temps de discuter ici l'authenticité, des vête-
ments des anciens tsars enrichis de pierres précieuses, le trône géminé sur
lequel s'asseyaient Pierre le Grand et son frère Ivan, la couronne de
Malte de Paul I" qui s'était proclamé grand maître de l'ordre célèbre
naguère établi dans cette île, des harnais somptueux, des lits de cam-
pagne, et notamment celui que Napoléon dut abandonner au passage de
la Bérézina, des traîneaux luxueusement décorés : parmi eux figure celui
de l'impératrice Elisabeth qui eut l'honneur de porter cette princesse à
Moscou, lors de son couronnement ; c'est un véritable wagon-lit monté
sur patins et garni de tout un mobilier... J'en passe., et des meilleurs.
LE KRKMLIN.
I.l'S PALAIS
55
].a visite de cette merveilleuse collection où l'intérêt artistique le dispute
H l'intérêt historique vaut à elle seule le voyage de .^Ioscou.
Xon loin du Palais des Armures, nous rencontrons un autre édifice de
l'ancien Kremlin, le Poticcluiy Dvorets Palais des Menus plaisirs), où
fut. dit-on, élevé Pierre le drand. C'était autrefois la résidence de la
Le roi des canons.
famille de 3liloslavsk\" ; cette famille a donné à la Russie une tsarine Marie
Miloslavsky, qui fut la première épouse du tsar Alexis Mikhaïlovitch.
La seconde, Nathalie Nar3-chkine, devait être la mère de Pierre le Grand.
Ce palais vit sous le règne d'Alexis iMikhaïlovitch les premières repré-
sentations théâtrales en langue russe. Il est actuellement occupé par le
général commandant la place de Moscou.
Nous ne nous attarderons pas à visiter la caserne du Kremlin, mais
nous devons saluer en passant
Le lourd canon de bronze ;i sa porte accroupi.
le tsar Pouchka. le roi des canons, cjui, dans son genre, fait pendant au
/.s\7/- Koliikol, la reine des cloches. Sa longueur est de cinq mètres trente
56 M O S C O U
centimètres, son calibre d'un mètre. On évalue son poids à 39.000 kilo-
grammes. Il fut fondu en 1586 ; a-t-il rendu de grands services ? Je ne sais.
Si le tsar Pouclika se vante d'être le plus gros des canons, La Licorne
(Edinorog) couchée non loin de lui se glorifie d'être le plus long. Elle ne
date que du règne d'Alexis Mikhaïlovitch. Son poids est de 12.000 kilo-
grammes.
L'enceinte du Kremlin abrite encore l'ancienne demeure des pa-
triarches construite en 1656 sous le patriarcat de Xicon. Le patriarcat
fut supprimé par Pierre le Grand au commencement du xviir siècle et
remplacé par un Conseil suprême de l'Eglise, le Saint Synode présidé par
le métropolitain de .Saint-Pétersljourg. La maison patriarcale conserve
des livres sacrés, des ornements ecclésiastiques qui méritent l'attention
des curieux.
De son antique domination spirituelle, Moscou a gardé le privilège
de préparer le saint chrême (Kiev seule dans tout l'empire partage avec
Moscou cette prérogative). C'est le lundi de la semaine sainte que le
métropolite allume sur un âtre spécial le feu destiné à faire bouillir dans
des chaudrons d'argent l'eau, l'huile et les aromates nécessaires. Pen-
dant trois jours entiers que dure la fabrication du liquide consacré, des
prêtres lisent sans relâche l'évangile; le soir du mercredi suivant le saint
chrême est versé dans les vases qui doivent le conserver.
Parmi les manuscrits de la bibliothèque patriarcale l'un des plus
intéressants pour l'histoire de l'art est le Sbornik ou recueil de Sviato-
slav, l'un des plus anciens monuments de la littérature russe. Ce manus-
crit célèbre date de 1073. Il fut écrit pour un prince qui régna à Kiev de
1073 à 1076.
Il reproduit un recueil bulgare écrit pour un tsar bulgare Siméon. Il
renferme un certain nombre de textes profanes ou sacrés sur lesquels
nous n'avons point à insister ici. Mais ce qui mérite d'arrêter notre atten-
tion, ce sont les miniatures dont il est enrichi et dont l'une reproduit le
prince et sa famille.
L'arsenal n'offre au point de vue monumental aucun intérêt. Mais ce
qui frappe les yeux ce sont les huit cents canons couchés au pied de ses
murailles. Ces canons sont ceux de la Grande Armée, pris par les Russes
ou ramassés par eux dans la neige des steppes. Le seul dénombrement de
ces pièces désormais inertes et silencieuses est tout une page d'épopée. Une
singulière émotion vous étreint à voir couchés là. sur leur soubasse-
LK KRKMF.IX. — LES PALAIS
57
ment de maçonnerie, ces engins de mort qui ont accompagné l'homme du
Destin à travers tant de combats! Il y en a de tout calibre et de toute
nationalité; on compte 365 pièces françaises, i8g autrichiennes, 123 prus-
siennes, 40 napolitaines, 33 bavaroises, i westphalienne, 12 saxonnes,
I hanovrienne, 70 italiennes, 3 wurtembergeoises, 22 hollandaises, 8 espa-
gnoles et 5 polonaises.
En face de l'Arsenal, qui garde les armes et les munitions nécessaires
à la défense de l'Empire, se dresse le Tribunal qui veille sur la paix
publique. C'était autrefois le palais du Sénat. L'édifice date de Cathe-
rine II. I, 'aspect est un peu froid, mais l'ensemble n'est pas sans majesté
Ainsi le Kremlin par ses murailles, par ses églises, par ses palais,
par ses collections, par tout l'ensemble de ses bâtiments civils et mili-
taires nous présente comme la synthèse de l'histoire et de la vie russe dans
le présent et dans le passé.
La reine des cloches (tsar Kolokol).
La place Rouge.
CHAPITRE VI
LA PLACI': ROUGE
Le Kremlin nous a retenus bien longtemps. Nous en sortons du côté
Est par la porte du Sauveur — non sans avoir soin d'oter notre chapeau
— et nous débouchons sur la place Rouge. C'est la place la plus vaste et
lai)lus intéressante de iM(jscou et l'on chercherait vainement la ]iareilleen
Europe. Elle appartient au quartier appelé Kitaï-gorod, qui est lui aussi
entouré d'un mur crénelé et communique par six portes avec les quartiers
de l'Est et du Nord de Moscou. Elle n'a pas moins de 820 mètres de long
sur ido de large. VAle a la forme d'un trapèze: elle est limitée du côté du
Nord par le Musée historique, et le bâtiment de l'hôtel de ville, du côté
Sud par l'extraordinaire église du bienheureux Basile.
« C'est sans doute, disait d'elle Théoiihile dautier, le monument le
plus original du monde; il ne rappelle rien de ce qu'on a vu et ne se rat-
tache à aucun style: on dirait un gigantesque madrépore, une cristallisa-
I.A Pl.ACH K()I-(,I-. 5,,
lion rdliissak', une i;TOtte à stalactites retournées. » Elle offre à l'œil sur-
pris, un prodigieux ensemble de dômes buUieux, côtelés, taillés de
facettes comme des ananas, de ]\\ramides élancées ou accroupies, l.a
variété des couleurs jetées sur les murailles et sur les toitures, ajoute
encore à l'impression extraordinaire que produit le monument.
Au xvir' siècle, un vo3'ageur hollandais prétendait que cette église
avait été construite sur le modèle du temple de Salomon. D'après une
légende évidemment apocryphe, Ivan le Terrible aurait fait crever les
yeux de l'architecte pour le mettre hors d'état de produire jamais un pareil
chef-d'œuvre.
Avant Pierre le Grand les Moscovites appelaient cette église Jérusa-
lem, parce cjue, le dimanche des Rameaux, le patriarche s'y rendait en
grande pompe, monté sur un âne que le tsar conduisait par la bride.
Le touriste qui pénètre dans l'intérieur du prodigieux édifice est abso-
lument déconcerté. Au lieu de se trouver en présence d'une nef unique
ou centrale, il s'égare dans un dédale de chapelles juxtaposées ou super-
posées. Il lui faut sans cesse monter ou descendre à travers les alvéoles
d'une ruche colossale, au risc^ue de heurter les voûtes qui s'abaissent sur
sa tète.
L'histoire de cette église n'est guère moins curieuse que sa physio-
nomie.
Après la prise de Kazan en 1556, Ivan le Terrible chez qui la cruauté,
comme chez notre Louis XI, s'alliait fort bien à la dévotion, voulut cons-
truire un temple en l'honneur des saints dont les fêtes avaient vu ses
victoires sur les Tatares et la prise de leur capitale. Il ordonna donc de
construire sept petites églises en bois qui seraient groupées auprès d'une
plus grande église de pierre, non loin de la porte dite de Fol, au-dessus
du fossé.
Le tsar fixa lui-même l'emplacement de cet édifice singulier. On savait
qu'il était dangereux de lui désobéir, et cette circonstance nous explique
pourc^uoi le monument n'est pas construit sur le terre-plein de la place
Rouge, mais à son extrémité méridionale, sur la pente qui dévale vers la
Moskva. L'autel central devait être consacré à l'Intercession (Pokrov) de
la sainte ^^ierge. Autour de lui devaient se grouper sept autels en l'hon-
neur de la .Sainte Trinité, de l'entrée de Notre-Seigneur à Jérusalem,
des saints mart3'rs C3'prien et Justinien, des saints patriarches d'Alexan-
drie : Alexandre, Jean et Paul, du bienheureux Alexandre Svirsky, de
saint Grégoire, l'illuminateur de l'Arménie, du bienheureux Barlaam
Khoutvnski.
6o MOSCOU
A ces huit sanctuaires, les architectes, par suite d'une inspiration
divine, disaient-ils, probablement pour quelque raison d'eurythmie, ima-
ginèrent den ajouter un neuvième. Ils ne lui assignèrent point de
patron et laissèrent à Dieu le soin de le nommer. Vers cette époque on
apporta de Viatka à J^loscou l'image miraculeuse de saint Nicolas Veli-
korietsky. Elle opéra de nombreux miracles et le tsar et le métropolitain
tombèrent d'accord pour placer sous le nom de Saint-Xicolas l'église
complémentaire.
Depuis sa construction l'église de l'Intercession dont Oléarius nous a
laissé une curieuse reproduction, a subi de nombreux changements. ^Vu
xvir siècle elle s'accrut encore de deux appendices, deux chapelles ou
églises consacrées, l'une au bienheureux Basile, l'autre à la Nati\ité. Le
bienheureux Basile mort en 1552 était un saint homme très populaire à
Moscou. Il avait pris à la lettre le mot de l'Evangile : « Bienheureux les
pauvres d'esprit. » Il avait fait l'idiot volontaire {ioiirodlvy) pour s'humi-
lier devant les hommes, se faire insulter par eux et mériter ainsi le
royaume du Ciel. On lui attribuait de nombreux miracles. Ivan le Terrible
assista en personne à ses funérailles qui furent grandioses. Son nom était
si populaire qu'il a prévalu sur le nom même de la 31ère de Dieu.
Telle est l'histoire de ce temple extraordinaire qui renferme un
conglomérat d'églises sans exemple dans le reste de l'Europe. Quand je
dis sans e.xemple, j'exagère. On me signale à Bologne l'église San-
Stefano qui constitue elle aussi une très curieuse agglomération de sept
petites églises, accolées, enchevêtrées et formant comme notre église
une sorte de labyrinthe des plus bizarres. Mais la coïncidence est je crois
purement fortuite.
A travers tout le fouillis des portails, des coupoles, des clochers,
l'œil découvre cependant une harmonie imprévue comme celle qui jaillit
pour l'oreille de certains accords inattendus. L'ensemble de ces édifices
accolés et superposés s'inscrit en somme dans un cône où ils trouvent
un foyer géométrique. Une fois attiré par cette extraordinaire basilique,
l'œil ne peut plus s'en détacher.
.\u milieu de la place Rouge se développe une sorte de tribune circu-
laire, le lobiioc in/cslu, c'est-à-dire le Calvaire. Cette place s'appelait
autrefois lohny /yiiok, la place du Calvaire parce que les condamnés à
mort y étaient exécutés. De ce lobnoe miesto on proclamait aussi les
ukazes tsariens. On y célébrait des services solennels, on s'}' réunissait
pour les processions, notamment pour celle du dimanche des rameaux où
LA PLACE [ROUGE
6i
le tsar conduisait par la bride l'àne qui portait le patriarche. C'est sur
cette tribune que le premier Romanov fut proclamé tsar en 1613. C'était
ici le forum — et les çyémonies — de l'ancienne JMoscou.
L église de saint B.isile et le Lobnoe micsio.
C'est sur cette place que périrent les victimes d'Ivan le Terrible et les
strieltsy, massacrés sous les yeux et par les mains mêmes de Pierre le
Grand.
A côté de ce calvaire qui évoque de si tragiques souvenirs, en face de
cette église où les traditions de l'architecture bj-zantine se marient si
heureusement aux formes fantastiques de l'art oriental, de cette enceinte
crénelée, de ces tours et de ces flèches du Kremlin que vient faire ce couple
de Romains qui se dresse sur un piédestal en granit agrémenté de bas-
reliefs?
62 MOSCOU
Un Romain assis sur un bloc quelconque — un tabouret de tragédie,
— la main gauche appuyée sur un bouclier antique, les jambes nues,
écoute un autre Romain, debout, la main droite étendue qui lui remet un
glaive de centurion. De c^uoi peuvent bien s'entretenir ces deux singuliers
personnages, si étrangement dépaj-sés dans ce décor historique'.' L'ins-
cription du monument est ainsi conçue :
AU BOURGEOIS MININE ET AL' PRINCE POJAR.SKY
LA RUS.SIE RECOXNAIS.SAXTE
Ce bourgeois et ce prince sont évidemment très familiers à l'imagi-
nation du Russe qui passe devant le monument, et qui n'est pas tenté de
prendre les deux interlocuteurs pour les deux Gracchus. Mais le visiteur
étranger a besoin d'être renseigné.
Le bourgeois Minine était tout simplement un boucher de Nijny-
Novgorod. Boucher, le mot eut semblé bien trivial sur la base d'un
monument aussi classique. Cet homme du peuple apparut pour sauver
la Russie à une époque où les discordes intérieures et les ambitions
étrangères semblaient avoir pour jamais compromis ses destinées. C'était
au début du xvii^ siècle. La race des Rurikovitch s'était éteinte dans la
personne du tsar Fédor Ivanovitch. Il avait eu un fils Dmitri qui fut
assassiné tout jeune encore. Des aventuriers se présentèrent qui préten-
dirent être ce Dmitri. L'un d'entre eux s'assura le concours du roi de
Pologne, épousa une Polonaise, invoqua le secours des Polonais. Ils
répondirent à son appel et pénétrèrent jusqu'à i^loscou; la Russie sem-
blait livrée à l'étranger, et qui pis est menacée de se voir convertir à la
religion catholique.
Le supérieur du monastère de la Trinité, le grand sanctuaire de la
région moscovite écrivit une lettre aux fidèles pour les appeler à la
guerre sainte. Cette lettre arriva à Nijny au mois de septembre 1611.
Le protopope en donna lecture dans l'église cathédrale. Parmi les assis-
tants se trouvait le staroste (maire' de la ville, le boucher Kouzma
Minine .Soukhorouk. Il prit la parole et dit tout simplement :
(f Si nous voulons venir au secours de Moscou, il ne faut pas ménager
nos biens; il ne faut rien épargner; nous vendrons nos maisons, nous
mettrons nos enfants et nos femmes en gage; nous reconnaîtrons comme
chef celui qui voudra combattre pour la foi orthodoxe. »
Ce chef il alla le chercher à Souzdal dans la personne du prince
Dmitri Mikha'ilovitch Pojarsk}-. Il le désigna aux Novgorodiens et le
T. A l'I.ACl
R O V G R
décida ii accepter. Le prince Pojarsk}- non moins pratique que Minine dit
aux Novgorodiens : « Je suis prêt à partir sur-le-champ: mais choisissez
parmi les marchands quelqu'un qui m'aide cjans l'entreprise et qui lève
les impôts dont j'aurai besoin. »
Le nioiuiniL'iit de Minine et de Pojareki.
Les Novgorodiens hésitaient sur le choix; ce fut Pojarsky lui-même
qui désigna Minine; ses compatriotes le prièrent d'accepter; il n'y
consentit qu'après leur avoir fait signer un acte par lequel ils s'enga-
geaient à faire tous les sacrifices qu'il exigerait pour la patrie.
Une entreprise si bien commencée devait réussir. Pojarsky délivra
son pays des Polonais, et le peuple las des usurpateurs appela au trône
H
MOSCOU
le boïar Romanov, le fondateur de la d^-nastie actuelle. Minine reçut un
titre de noblesse et devint membre du Conseil impérial.
En 1S15, quand l'invasion de la Russie par Napoléon eut réveillé le
souvenir des maux qu'elle avait soufferts deux siècles auparavant, un mo-
nument fut élevé à Minine et à Pojarsky sur la place Rouge. Il est à
regretter que la reconnaissance nationale ait eu l'idée de s'exprimer à
Vue extérieure des Riad}' avec le monument de Minine et de Pojarski
une époque où l'on avait si peu le sentiment de l'histoire et de la couleur
nationale. Le sculpteur 3lartos était pourtant, malgré son nom à physio-
nomie hellénique, originaire du gouvernement de Poltava; mais il avait
étudié la sculpture à l'étranger et il se conformait au goût néfaste de
l'époque. Ce mauvais goût se retrouve dans la plupart des monuments
que la première moitié du xix" siècle a érigés en l'honneur des Russes,
en qui s'est le mieux incarné la Russie. Ce sont des monuments ridi-
cules. Sur une place d'Arkhangelsk, le poète grammairien Lomonosov
grelotte demi nu, une lyre à la main. A Kazan Derjavine. le poète de
Catherine II, en toge et les pieds chaussés de sandales semble attendre
la pendule dont il devra faire le disgracieux ornement. A Simbirsk,
Karamzine, indigné sans doute du mauvais tour joué à ses confrères,
i.A i'i..\( I'. Korci-: 65
s'est fait représenter sous les traits de Clio jouant de la trompette. Les
bons moujiks n'ont jamais pu comprendre ce que celte commère noire
{tchcrnaia baba) venait faire dans leur ville.
lin remontant vers la porte d'Ibérie qui fait communiquer le Kitaï-
gorod avec la ville blanclie, nous rencontrons un certain nombre d'édi-
Une galerie des Ri.idy.
fices nouveaux dont le caractère général est mieux en rapport avec le style
du Kremlin et de Vasili Blajenny : les Galeries commerciales que les
Russes désignent sous le nom de RiaJv \\es Rangées), le nouvel Hôtel
de Ville, le Musée historique.
Ce que les Moscovites appellent les Rangccs, c'est un ensemble de
galeries vitrées, réservées au commerce, qui jouent actuellement à
Moscou le rôle que jouaient naguère à Paris les galeries du Palais-
Royal aujourd'hui si désertes, et les anciens passages aujourd'hui si
5
66 MOSCOU
démodés. Ces galeries se composent d'un certain nombre de passages
parallèles; leur hauteur est de trois étages. Dans certains endroits ces
étages sont réunis par des passerelles en fer. Une partie des Riady sert
au commerce en gros. L'autre est égaj'ée par des salles de restaurants
ou de concerts. Dans ces galeries le flâneur peut étudier les produits de
l'industrie russe, il peut constater aussi qu'ils sont trop souvent rempla-
cés par de la camelote allemande. Ce somptueux édifice a remplacé l'an-
cien gost/iiv dvor. cette cour des marchands, ce bazar que l'on trouve
encore dans toutes les villes de Russie comme dans toutes les villes de
l'Orient, ce bazar aux galeries étroites et sombres où l'on pouvait acheter
tour à tour du thé ou des vêtements, des bijoux ou des cercueils, où le
flâneur était sans cesse happé par le clito vain oitgod bariiic ? (que vous
faut-il, monsieur?'; du gros marchand ou du commis fluet, et dont pour
ma part je regrette un peu la familiarité patriarcale et le désordre
pittoresque.
Moscou est essentiellement une ville de commerce. Les marchands
moscovites ne le cèdent à personne pour le labor iinprobiis, l'avidité,
et le goût de l'épargne. Ils constituent une classe riche et conservatrice
qui est l'une des meilleures réserves de la Russie. Cette classe est par-
fois même réactionnaire, surtout en matière religieuse. Un certain nom-
bre de ses membres appartiennent à la secte des raskolniks ou vieux
croyants et se rattachent aux traditions religieuses de la Russie antérieure
aux réformes du XVII" siècle.
^Malheureusement elle n'a pas assez d'esprit d'initiative et ne connaît
pas assez l'étranger. Tous ceux qui ont visité l'Exposition universelle de.
1900 se rappelle la fureur avec laquelle on se disputait au village russe
du Trocadéro les moindres produits de l'industrie populaire, tous ces
petits ouvrages en bois si pittoresques de forme, si éclatants de cou-
leur. Les marchands russes n'ont pas su profiter de ce succès pour établir
à Paris un dépôt permanent dont le succès était assuré. El en ce moment
ils ont bien d'autres soucis en tète. Qu'ils prennent modèle dans l'avenir
sur leurs rivaux d'aujourd'hui les Japonais. Comme ceux-là ont su mettre
leurs articles à la mode et comme ils en ont inondé le marché!
Etant donné le rôle considérable que joue à iMoscou cette classe
commerçante, il est tout naturel que la douma (Hôtel de Ville} soit voi-
sine des Riad3^ Cet édifice tourne le dos à la place Rouge et sa façade
est sur la place de la Résurrection. La jîierre est rare dans la grande
LA PI.ACK ROUGE 67
Russie, mais la brique aux mains d"un habile architecte se prête aux
plus ingénieuses combinaisons. L'architecte, M. Tchitchagov en a su tirer
le meilleur parti; les salles d'apparat de la Douma sont digne du rôle
que .Moscou continue déjouer dans la vie de l'empire.
S'il y avait encore de la place dans le Kremlin, c'est dans cette
enceinte sacrée, à l'ombre de la tour d'Ivan le Grand qu'aurait dû s'éle-
ver le ."Musée historique. On ne saurait ilire qu'il soit déplacé à l'extré-
Palais de la Douma.
mité du forum moscovite, juste en face de Vasili Blajenny. Il a été
élevé de 1875 à 18S3 sur les plans d'un architecte d'origine anglaise, si
j'en juge par son nom, ^I. Sherwood, mais d'éducation russe, si j'en juge
par le style de l'édifice. M. Sherwood dans ce monument entièrement cons-
truit en brique, s'est évidemment efforcé de nous donner la synthèse du
style russe dans les bâtiments civils, avec son portail trapu, ses cloche-
tons bas, souvenir de l'architecture en bois, ses flèches élevées surmon-
tées de l'aigle bicéphale; l'édifice n'est pas indigne de figurer à côté des
riadv dans ce cadre gigantesque au fond duquel flamboie comme un
monstre accroupi la masse polychrome de l'église de Saint-Basile.
Dans les collections du Kremlin nous avons déjà pris de nombreuses
leçons d'histoire russe. Le musée que dirige actuellement le docte histo-
rien de .Aloscou, 3L Zabiéline, ne fait pas double emploi avec ces collec-
tions. Il est moins riche en objets précieux mais il a des prétentions plus
scientifiques. Ce qu'il prétend nous présenter ce sont les étapes historiques
68
MOSCOU
de l'art russe depuis les origines jusqu'à l'époque de la Renaissance.
Non seulement par les objets qu'il expose, mais aussi par la structure
même et la décoration de ses salles, il restitue à chaque période de l'his-
toire sa ph_ysionomie artistique. L'escalier est gardé par des lions de
pierre comme l'un des escaliers du Kremlin, 1 escalier des lions, interdit
Salle des séances de la Douma.
d'ailleurs au public. Les peintures du vestibule nous présentent les portraits
des princes russes depuis Rurik jusqu'à Alexandre IIL Dans les diverses
salles se développent successivement sous nos yeux les diverses étapes
de la vie russe. L'intérêt de ces salles est double : elles nous instruisent
tout ensemble par les objets qu'elles renferment et par les peintures dont
elles sont décorées. Aussi dans la salle de l'âge de pierre Vaznetsov — le
Cormon russe — développe des scènes de cette époque primitive ; dans la
salle de l'âge de fer c'est Siemiradzki, le grand peintre polonais, l'auteur
des Torches de Néron qui a retracé des épisodes représentant la créma-
tion des morts d'après des chronic[ueurs russes et byzantins. A noter dans
l.A PLACE ROL'GR
6g
celle même salle les kamriinyf /\ih]\ ces bonnes femmes de pierre qui
abondent surloul dans la Kussie méridionale et qui posent de si irritants
problèmes aux archéologues. Elles n'ont rien de commun, ces bonnes
femmes de pierre à peine dégrossies avec la Vénus de 31ilo, même sans
bras. La salle consacrée aux populations du Sud de la Russie a été décorée
J-e Musée historique.
par le célèbre peintre de marine Aïvazovsky. Après avoir étudié les débuts
de l'art chrétien en dehors de la Russie, nous arrivons à la période où le
christianisme se développe, d'abord à Kiev puis à Novgorod. Chacune
de ces villes occupe une salle spéciale ; d'autres sont consacrées à Vladi-
mir sur la Kliazma, dont nous avons tout à l'heure retrouvé l'influence
dans les monuments religieux du Kremlin, à Soudzal qui a joué un si
grand rôle dans la fondation de l'emjMre russe, à Rostov, enfin à JMoscou
elle-même. Parmi les objets exposés dans cette salle il en est un sur
lequel je me permets d'appeler l'attention, non pour sa valeur artistique
70 • MOSCOL'
mais pour les souvenirs qu'il rappelle : c'est la couronne métallique
représentant deux branches de laurier nouées aux couleurs de France et
portant en russe cette simple inscription : u Les Français à Pouchkine. »
Cette couronne est entrée au ,Musée historique dans des circonstances
que je connais mieux que personne et c^ui. dans un livre sur Moscou,
méritent d'être racontées.
Nous saluerons tout à l'heure sur le boulevard de Tver la statue du
poète Pouchkine. J'ai des raisons particulières pour bien la connaître.
Le JNIusce historique et la porte d'Ibcrie.
En iS8o j'ai eu l'honneur de représenter la France à son inauguration. Je
suis revenu la saluer en i^^ijy non plus en qualité de délégué officiel,
mais à la tête d'un groupe assez considérable de Français, et cet épisode
a sa place marquée — une place modeste si l'on veut — dans l'histoire
des relations franco-russes, pendant les dernières années du xix" siècle.
A l'occasion de la visite du président Faure à .Saint-Pétersbourg
(août 1897) la Revue gèiiériile des Seieiiees avait organisé une excursion
collective en Russie. Une caravane composée d'une centaine de nos com-
patriotes visita successivement Pétersbourg, JMoscou, le monastère de la
Trinité, la foire de Xijnj^-Novgorod. Nous savions que les habitants de
Moscou avaient espéré la visite du président, ils durent se contenter tle
la nôtre. Pour les dédommager, et leur témoigner notre S3'mpathie, nous
l.A PI.AC!'; KUL'GK 7'
décidâmes de nous cotiser et d'acheter une couronne que nous irions
porter en corps aux pieds delà statue du grand poète national.
l,e surlendemain de notre arrivée à Moscou j'allai trouver le maître de
police, je lui cxplitiuai le caractère de la manifestation projetée et solli-
citai une autorisation qui fut accordée, je ne dirai pas seulement avec
empressement, mais avec reconnaissance. Il fut décidé que le lendemain
à dix heures du matin nous viendrions en cortège au monument, que je
l,a porte de Vladimir.
prononcerais un discours en français et en russe et que la couronne serait
déposée sur les marches du piédestal. Le grand maitre de police
ajouta que des agents à pied et à cheval seraient placés autour du monu-
ment, pour nous protéger contre la curiosité de la foule. Le piédestal est
entouré de chaînes fort basses. La couronne, une fois déposée, risquait
fort d'être dégradée par les curieux, où tout simplement emportée par
quelque collectionneur. Déposée âi onze heures du matin, elle devait
rester exposée à la vue du public jusqu'à trois heures de l'après-midi. A
ce moment-là nous devions venir la chercher pour la transporter au
Musée historique. Elle y fut en effet transportée à l'heure convenue.
Elle occupait la place d'honneur dans un landau où j'avais pris place
MOSCOU
avec une de nos plus aimables compagnes de voyage. Nous descendîmes
la rue de Tver et nous débouchâmes sur la place Rouge par la porte
d'Ibérie. La musique d'un régiment de ligne nous attendait devant la
porte du musée historique. Kn voj-ant arriver la couronne elle entonna la
Mûrse/llaisf.
A l'entrée du Musée nous trouvâmes groupés en grand uniforme tous
les fonctionnaires de l'établissement. De chaleureux discours furent
échangés en français et en russe. Puis la couronne fut portée solennelle-
ment dans le Musée et déposée sur un piédestal préparé pour la recevoir.
.Un lunch termina cette belle journée.
On me pardonnera d'avoir insisté sur ces souvenirs.
L'épisode c^ue je viens de raconter produisit à ce moment-là une pro-
fonde impression dans la société moscovite et je suis heureux de penser
que notre modeste couronne restera exposée dans le sanctuaire de l'his-
toire russe ad pcrpctiiam rci monofiaiii.
Maison des hoiars Ronianov.
CHAPITRE VII
LE KITAI-GOROD
En sortant du ,^lusée nous franchissons une porte dite Porte Ibérienne
et nous trouvons à notre gauche l'un des sanctuaires les plus renommés
et les plus fréquentés de la Russie : c'est la chapelle de Notre-Dame
d'Ibérie.
Ce nom nous surprend au premier abord. Nous sommes habitués à
l'appliquer à l'ancienne Espagne. 31ais il y a une autre Ibérie, celle du
Caucase que nous connaissons plutôt sous le nom de Gé<jrgie.
Dans cette petite chapelle sans st3'le, où brûlent des centaines de
cierges, où les dévots s'entassent sans relâche (se défier des pickpockets,
dit le prudent Baedeker) ils viennent invoquer une image miraculeuse de
Notre-Dame qui fut apportée à Moscou en 1O48 et qui depuis ibbg est
établie dans cette chapelle où on la vénère encore aujourd'hui. Cette image
74 MOSCOU
est la copie d'un original qui se trouve au monastère ibérien du mont
Athos. La planche de c^'près sur laquelle elle fut copiée fut aspergée deau
bénite et le copiste bro}-a des fragments de reliques dans ses couleurs. La
copie est considérée comme miraculeuse à l'égale de l'original. Elle est
enrichie de pierres précieuses et de perles et recou\'erte d'une glace qui
met ces trésors à l'abri des mains sacrilèges.
La Vierge d'Ibérie attire des dévots et des pèlerins, non seulement de
^loscou, mais de toute la Russie. On ne la vénère pas seulement dans sa
chapelle ; elle est presque journellement voiturée en ville dans un somp-
tueux équipage à six chevaux, garni de laquais à tête nue et va porter
dans les familles qui la demandent les bénédictions et les grâces. Tandis
qu'elle voyage ainsi dans la pieuse capitale, elle est remplacée dans la
chapelle par une image rigoureusement semblable devant laquelle les
dévotions continues. Un de nos confrères, JM. Legras' a pu voir l'icône
dans une famille qui l'avait fait venir et la décrit ainsi :
« C'est comme toutes les icônes, une image noire aux larges 3'eux
sans expression et sans couleur. La couronne et le vêtement qui encadrent
la Vierge et l'enfant Jésus sont d'or massif. Dans ce diadème sont incrus-
tées des pierres précieuses, diamants, rubis, émeraudes et à la hauteur de
ces ornements une plaque de verre est apposée pour éviter les effusions
intéressées de quelque dévot sans scrupules. L'ensemble de l'image n'est
pas joli, mais le respect dont l'entoure le peujjle y attache de l'intérêt. »
Trois grandes artères traversent le Kitaï-gorod : ce sont en partant
du Xord en descendant vers la Moskva, la Xikolskaïa .rue Saint-Nico-
las), l'ilinka rue .Saint-Llie; et la Varvarka ;^rue Sainte-Barbe).
La Xikolskaïa est ce qu'était autrefois chez nous la rue .Saint-Jacques,
la rue des Libraires. C'est dans cette rue que s'élève la typographie syno-
dale dont le style g(nhii[ue détonne étrangement avec la destination d'un
édifice destiné aux puljlications de l'église orthodoxe.
La t3qDographie en Russie, date du règne d'Ivan le Terrible. C'est par
ses soins que furent imprimés en 1563, les Actes des Apôtres, le premier
des incunables russes. Un exemplaire de ce précieux volume figure dans
la bibliothèque de la tj'pographie qui possède un musée technique.
Un peu plus loin, le couvent d'hommes, dit Zaikonospasky, rappelle
des souvenirs non moins précieux pour l'histoire de la civilisation en
' Alt pjvs rifsic (A. Colin, p. 248).
1,|-. RITAl-COROl)
75
Russie. C'est là que fut élevé le vérital)le créateur de la littérature russe,
moderne, le fils de pécheur Lomonosov. Dans la même rue le monastère
de Saint-Xicolas abrite des moines grecs venus du mont Athos. i\loscou
est bien plus près de Byzance ciue nous ne l'imaginons.
La rue Ilinka ne nous offre rien de bien intéressant. En revanche, In
La Porte et la Chapelle d'Ibérie.
"Varvarka nous présente une des plus grandes curiosités de Moscou, la mai-
son des boïars Romanov. C'est ici que vivaient naguère, quand ils rési-
daient à -Moscou, les membres de cette famille qui devait donner une
dynastie à la Russie. C'est ici que naquit le 12 juillet 1596, Michel Feodo-
rovitch Romanov qui devait être le premier tsar de cette dynastie.
Une fois monté sur le trône, il voulut consacrer à de bonnes œuvres la
demeure paternelle et il en fit don au monastère voisin de l'Apparition
(Znamensky:, qu'il avait fondé en lO^^i.
L'empereur Alexandre II eut la bonne idée de la racheter et de la
faire restaurer conformément aux exigences et aux progrès de la science
;6 >I O S C O V
archéolog-ique. Le palais du terem nous a permis de restituer le milieu
où vivaient les tsars. Dans la maison des boïars Romanov nous pouvons
ressusciter la vie d'une famille noble au xvr" siècle. Ce qui nous frappe
tout d"abordc"est Texiguïté des locaux. C'estune maison d'hiver ; lagrande
préoccupation de l'architecte a été de mettre les habitants à l'abri du
froid. Le visiteur se heurte presque aux lintaux des portes, aux murs des
escaliers.
On a reconstitué autant que possible le décor et le mobilier de cette
maison historique où vivait il y a quatre siècles le patriarche Philarète,
père du tsar Michel Feodorovitch. Contrairement à ce qui se passe chez
nous, c'est au premier étage qu'étaient les chambres des domestiques et
dans ce qui serait chez nous les mansardes, le terem autrement dit l'ap-
partement intime.
Le Musée Roumiantsov.
CHAPITRE VIII
LA VILLE BLANCHE
Nous avons décrit avec un soin particulier le Kremlin et le Kitaï-
gorod qui forment comme deux cités distinctes dans l'agglomération
moscovite. Nous passons maintenant au quartier qui les enveloppe et qui
s'appelle la Ville blanche. Les Moscovites aiment cette épithète; ils sont
fiers de leurs édifices en pierre et par opposition aux villes de briques qui
sont rouges, aux bourgades de bois c^ui sont noires, ils se plaisent à nom-
mer leur capitale la ville aux pierres blanches, Bielokamennaia JMoskva.
Le B/i'lv-go/'od n'est pas si riche en monuments que les quartiers dont
nous venons de donner la description. En sortant du Kremlin si nous nous
dirigeons vers l'ouest, nous donnerons en passant un coup d'œil au Manège,
l'un des plus grands édifices de l'Europe, à l'Université et au Musée Rou-
miantsov, harmonieux édifice dans le style Renaissance qui ne jure pas
trop avec l'ensemble des constructions. C'était au temps jadis avant lou-
;8 MOSCOU
verture du Musée historique et du Musée Tretiakov, — en laissant de côte
la galerie des Armures, — le seul Musée de ^loscou. Négligeons pour
le moment la Galerie de peinture qui a absorbé les collections Prianichi-
kov et Soldatenkov et qui renferme un certain nombre d'œuvres inté-
ressantes notamment l'£cce ho/no d'Ivanov qui marque une date dans
l'histoire de la peinture religieuse en Russie. Xous reparlerons plus loin
de ces collections en étudiant la peinture russe au musée Tretiakov. Ce
qui mérite surtout ici lattention des curieux, ce qui ne se trouve nulle
part ailleurs dans tout l'Kmpire, c"est l'incomparable collection de manne-
quins représentant les diverses races par lesquelles il est habité. Ils sont
au nombre d'une centaine et ont été exécutés par des artistes fort habiles.
Costumés avec la plus grande exactitude, entourés d'accessoires indigènes
ils donnent l'idée la plus complexe de cette mosaïque de nations qui
constitue la Russie. Cette collection a été créée en 1867 à l'occasion du
Congrès ethnographique, convoqué par la Société des Sciences naturelles
de Moscou, congrès auquel les Slaves étrangers à l'empire, Tchèques,
Slovaques, Serbes, Croates, Slovènes, Bulgares avaient été invités et qui
fut dénoncé par certains organes occidentaux, notamment jjar la Revue
des Deux ]\londes, comme une manifestation politique et panslaviste.
J'ai dit ailleurs ce qu'il fallait penser de ces assertions. Quoi qu'il en soit
le Congrès nous a valu une des plus curieuses collections qu'il y ait au
monde. Une heure passée dans cette galerie tient lieu d'un v03'age à tra-
vers tout l'empire ou constitue le meilleur moven de s'y préparer.
Le voyageur qui arrive par l'Ouest à .^loscou aperçoit tout d'abord à
l'horizon avant de découvrir la capitale, une gigantesque coupole d'or, la
plus colossale de cette ville, qui les compte par centaines. C'est le dôme
du Sauveur, le plus grand temple de Moscou et peut-être de la Russie,
le seul qui puisse se comparer à Saint-Isaac de Pétersbourg. Pour nous
Français, ce temple rappelle une des pages les plus héroïques et les plus
déplorables de notre histoire. Il a été érigé pour remercier le ciel d'avoir
délivré la Russie de notre invasion en 1812. L'église du Sauveur est pour
la Russie une église nationale comme l'est pour la France le Sacré-Cœur
de Montmartre. Mais il évoque des souvenirs plus heureux.
I-a construction de ce bel édifice a duré près d'un demi-siècle. Elle a
commencé en 1837, elle a été terminée en 1883 à l'occasion du sacre de
l'empereur Alexandre III. L'architecte qui en conçut le plan était Cons-
tantin Audreevitch Ton, professeur à l'école des Beaux-Arts de Saint-
Pétersbourg.
I.A VI 1.1. 1- B1..\\C11E 79
On avait d'abord eu l'iilée de l'ériger sur la colline des JNloineau.x d'où
elle aurait dominé la ville et la plaine environnantes; mais on ne con-
naissait pas en ce temps-là l'emploi du béton, si heureusement utilisé
pour les assises du Sacré-Cœur, et le sol de la colline parut trop friable
pour être en état de supporter une masse aussi pesante.
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11
L'Éulise du Sauveur.
L'église du Sauveur est de proportions colossales. La coupole centrale
atteint une hauteur de cent deux mètres. Elle est flanquée de quatre cou-
poles de moindres dimensions c[ui se dressent aux quatre angles de l'édi-
fice; la superficie totale de l'église couvre 7.000 mètres carrés. Le dôme
central a trente mètres de diamètre. On évalue les frais de construction à
près de cinquante millions de francs. Et la main-d'œuvre est bien moins
chère en Russie que chez nous.
Le Sauveur est construit dans le style classique de la Russie, le byzan-
tin. Mais l'architecte a fait de son mieux pour éviter la lourdeur inhérente
8o M O S C O U
à la forme cubique imposée parle style. Chacune des façades se subdivise
en trois travées surmontées chacune d'un fronton semi-circulaire.
Douze portes donnent accès à chacune de ces travées. (_)n y aboutit
par des escaliers de granit. Les façades sont décorées de bas-reliefs, dont
les sujets sont empruntés aux récits bibliques et à l'histoire de la Russie.
L'I'^glise orthodoxe n'admet point les statues qui rappellent le culte des
idoles. Elle tolère, surtout à l'extérieur, des bas-reliefs. Mais il faut des
marbres bien vigoureux pour résister au farouche climat de la .Moscovie.
Le Grand Pont et l'Église du Sauveur.
Parmi les épisodes c[ue reproduisent ces bas-reliefs, il en est qui ren-
ferment des allusions directes au désastre de ceux que les paysans russes
appelaient en ce temps-là des Musulmans Basourmane . D'un côté saint
Serge, le fondateur de l'illustre sanctuaire de la Trinité, bénit Dmitri
Donsko'i a\ant son départ pour l'expédition contre les Tatars qui devait
aboutira la victoire de Koulikovo :'i,^8o\ de l'autre saint Denis de Rjev
— un saint russe qu'il ne faut pas confondre avec notre saint I )enis — bénit
Pojarsk}' et Minine. les deux héros de 1612 dont nous avons plus haut
raconté l'histoire à propos du monument bizarre de la place Rouge.
L'intérieur du Sauveur avec ses peintures, ses marbres et ses dorures
est peut-être plus splendide que celui de Saint-Isaac à Pétersbourg. Comme
notre église des Invalides, ce temple est consacré au Dieu des armées, à
LA \'n,LE liLAXCllE 8i
ce redoutable Dieu Sabaoïh, dont rimaye gigantesque, œuvre de Markov,
se détache sur les parois de la grande coupole.
De tous côtés des plaques de marbre — on en compte cent soixante-dix-
sept — rappellent les souvenirs des luttes épiques auxquelles les armées
Le Monument du chirurgien Pirogov.
russes ont pris part de 1S12 à 1814, reproduisent le texte des manifestes
impériaux, donnent la liste des officiers morts pour le souverain et la
patrie.
.Si la sculpture est interdite à l'intérieur des églises russes, la peinture
en revanche s'y déploie librement.
L'église du Sauveur est l'un des monuments où l'on peut le mieux
étudier les productions de l'école russe contemporaine. Elle ne saurait se
permettre dans l'intérieur du sanctuaire la reproduction des batailles
modernes. Elle doit se borner à des scènes religieuses, à des épisodes
de l'Ancien ou du Nouveau Testament.
6
82 MOSCOU
Elle ne se refuse point d'ailleurs les allusions belliqueuses. Un grand
tableau nous représente saint Serge bénissant Dmitri Donskoï partant
en guerre contre les Tatars. Il est signé V. P. Verestchaguine. Ce
A^asili Petrovitch Verestchaguine ne doit pas être confondu avec son homo-
nyme Vasili Vasilievitch Verestchaguine dont nous parlerons plus loin
dans les pages où nous étudierons la peinture russe ; celui-là n"a guère
cultivé la peinture religieuse. Nous rencontrons ici quelques maîtres de
l'école contemporaine, Makovsk}^, Prianichnikov et le Polonais Siemi-
radzki.
L'iconostase de l'église du Sauveur se creuse en forme de chapelle de
marbre blanc et est surmontée d'un auvent de marbre et de bronze.
Soixante fenêtres éclairent la vaste nef: mais il faut surtout la voir dans
les grandes solennités, lorsque trois mille sept cents cierges 3' font vacil-
ler leurs lumières.
Si douloureux que soient pour nous les souvenirs qu'éveille l'église du
Sauveur, nous pouvons y pénétrer sans arrière-pensée, de même que nous
pouvons contempler sans amertume les canons entassés dans la cour du
Kremlin.
Une seconde fois au cours du xix^ siècle, la destinée a mis aux prises
les armées françaises et russes pendant la guerre de Crimée. 3lais ce duel
héro'ique bien loin d'exaspérer les deux nations l'une contre l'autre, n'a
fait que mettre en relief les qualités chevaleresques par lesquelles elles se
ressemblent et leur révéler combien elles étaient dignes de se compren-
dre. Ici encore qu'on me permette d'évoquer un souvenir personnel.
Kn 1872, la ville de Moscou futle théâtre d'une exposition fort intéres-
sante que j'ai bien souvent visitée. L'une des parties les plus curieuses de
cette exposition était consacrée aux souvenirs du siège de Sébastopol. A
côté de plans en relief, de dessins, de cartes, de croquis, figuraient les glo-
rieuses reliques des officiers russes morts en défendant leur pays. J'eus
l'occasion de rencontrer dans cette section le général Le T lô, alors notre
ambassadeur en Russie et de me présentera lui. Il m'accueillit avec une
extrême bienveillance et me pria de l'accompagner dans sa visite. Des
officiers russes lui faisaient les honneurs de la section.
Moins de vingt années s'étaient écoulées depuis les événements dont
des mains pieuses avaient ici réuni les souvenirs. Le Flô, s'il avait été
en service actif, aurait pu se trouver dans les rangs de l'armée assiégeante.
Il avait peut-être devant lui les fils de ceux qui auraient été ses adver-
saires. Ils lui expliquaient les épisodes du siège avec une respectueuse
T. A \'1LLE lîLAXCllF.
83
courtoisie. Aucun sentiment de rancune, aucune goutte de fiel ne se mêlait
à cet entretien chevaleresque On eût cru qu'il s'agissait du siège de Troie
o
U
commenté par des académiciens. Je songeais à nos récents désastres; et
je me disais que dans un quart de siècle il serait impossible à nos offi-'
ciers de faire à un général allemand les honneurs du siège de Paris,"de
84
MOSCOU
Belfort, de Verdun. Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette époque
et je n"ai pas changé d'avis.
Si en sortant de r]\oiise du .Sauveur nous prenons la longue rue
Pretchistenka nous apercevons dans le lointain les coupoles dorées du
Nouveau Couvent des Vierges i^Novodievitchi). Tous les couvents de tem-
mes sont en général occupés par des vierges... ou des veuves. Celui dont
nous parlons doit son nom au champ des Vierges (dievitchie pôle), sur
lequel il a été construit. Ce champ rappelle l'un des plus douloureux sou-
La .M.ùson des Sociétés allemandes.
venirs de la domination des Tatares. Les Khans exigeaient des princes
russes un tribut annuel, non seulement d'argent, mais de vierges nubiles.
C'est ici qu'on réunissait les malheureuses victimes et qu'on les passait en
revue avant de les envoyer à la Horde.
Le couvent lui-même a joué un grand rôle dans l'histoire religieuse et
politicjue de la Russie. Son aspect guerrier rappelle une époque de luttes
héroïques. Il est entouré d'une enceinte crénelée flanquée de seize tours.
Il fut construit en 1524 parle tsar Vasili loannovitch pour remercier le
ciel de la prise de Smolensk. Il a compté parmi ses religieuses d'augustes
personnes.
l^n 151JS, la veuve du tsar Fedor lovanovitch, Irène, y prit le voile.
En 1610, il fut témoin de sanglants combats entre les Russes et les Polo-
nais. C'est dans ses murs que Pierre le Grand « tondit » autrement dit.
l.A \I1.1.E lU.AXCUE
8S
fit religieuse sa sœur, Sophie, cachée désormais au monde sous le nom de
Suzanne. Les orthodoxes qui entrent en religion prennent toujours un
nom dont la première lettre est celle de celui qu'ils portaient dans le
monde. Devant la fenêtre de la cellule où languissait désormais sœur
Suzanne, il fit pendre trois cents strieltsy afin de montrer à la recluse
comment il savait châtier les révoltés. Il voulut que le monastère ne
servît pas seulement de retraite spirituelle aux nmes lassées de ce monde.
Il lui confia le soin d'élever les enfants trouvés. Au temps jadis, le mo-
L'UiiiversitO
nastère des Vierges était l'un des plus riches de la Russie. Il possédait
jusqu'à quinze mille serfs.
Il constitue une sorte de cité religieuse qui compte un certain nombre
d'églises et de chapelles. L'église qui porte le titre de cathédrale renferme
les tombeaux de la première femme de Pierre le Grand et de sa sœur
Catherine. En face de cette cathédrale se dresse un clocher isolé cons-
truit par Pierre le Grand dont les cinq étages s'emboîtent les uns dans les
autres comme ceux d'Ivan A'eliky (voir plus haut ch. iv. L'horloge sonne
les minutes. Le couvent possède même son cimetière. Napoléon le visita
en 1812; ses troupes eurent l'idée assez malencontreuse de vouloir le
faire sauter lorsqu'elles durent évacuer la ville; les religieuses se pré-
cipitèrent sur les mèches allumées et réussirent à les éteindre.
La visite des couvents de religieuses est des plus intéressantes : on y
86
MOSCOU
rencontre souvent des femmes de la plus haute éducation, qui, dans le
monde ont porté des noms illustres, qui font les honneurs de leur cellule
comme elles faisaient naguère celle de leur salon, qui vous reçoivent avec
une parfait bonne grâce tout en vous offrant une prosfira pain de commu-
nion; assaisonnée d'un tlié confortable.
Dans ces couvents de femmes, il est particulièrement intéressant d'as-
sister aux offices, ne fût-ce que pour entendre moduler par des voix virgi-
La Maison Morozov.
nales ces nobles mélopées qui dans les églises sont interprétées par les
voix austères des chantres barbus.
Du clocher du Couvent des Vierges, on découvre une fort belle vue,
non seulement sur .Moscou, mais sur les collines qui la dominent du côté
Sud-Ouest, sur la célèbre montagne des Oiseaux (Vorobieva Gora\ Au
pied de cette montagne le panorama de Moscou se déploie dans toute sa
splendeur. Un restaurant très frécjuenté par les riches .^loscovites s'élève
à l'endroit même d'où Napoléon contempla pour la première fois l'an-
tique capitale avant d'y entrer le 14/2 septembre 18 12.
Si nous remontons vers le Nord-Ouest par la rue de Tver, nous arri-
vons à une ligne de boulevards cjui représente l'ancienne enceinte de la
ville blanche, de même que nos grands boulevards à Paris nous rap-
pellent l'enceinte de Louis XIV. Il ne faudrait pas cependant nous figurer
I.A \TI.T.K lîl.AXClI
8/
les boulevards do .Moscou comme faisanl pendant à ceux que vous con-
naissez. Ils n'ont rien de commun avec eux. Ce sont des allées plantées
de tilleuls, bordées de maisons bourgeoises et d'hôtels entourés de jar-
dins. Les maisons se perdent ici dans les arbres et Moscou prend l'aspect
1
1
W-^Ê^Ê
«■
Statue de Pouchkine.
d'une immense ville de province, égrenée, disséminée sous les ombrages.
Vers le mois de juillet, ces allées de tilleuls e.xhalent un parfum exquis,
bien différent du relent acre de nos boulevards.
A l'entrée du boulevard de Tver, en face du monastère de la Passion,
sur un piédestal de granit, se dresse la statue du poète Pouchkine, né à
Moscou en 1799. L'œuvre est due au ciseau du sculpteur (Jpekouchine ;
elle est un peu lourde : l'imagination aimerait à se figurer autrement
l'auteur inspiré à'Oniégiiiiie et de Boris Godoiinov, le chantre exquis
88
M O S C O L'
de Tatiana. Pour moi, je ne puis passer devant cette statue sans émotion ;
elle me rappelle un des épisodes les plus intéressants auxquels il m'ait
été donné d'assister dans ma longue carrière de voyageur ; elle joua un
bout de rôle dans l'histoire des relations franco-russes. De tous les pavs
étrangers, un seul était représenté à l'inauguration de cette statue
(juin 1880), c'était la France, et je ne puis oublier que j'ai eu l'honneur
de prendre la parole en son nom.
La Porte Triompliale.
J'ai raconté plus haut quel hommage des Français de passage à Moscou
avaient apporté à ce monument en 1897. l'^'oir p. 70.)
La rue qui fait suite à la ïverskaïa atteint la seconde ligne circulaire
de boulevards, celle qui correspond, si l'on veut, aux boulevards exté-
rieurs de Paris. Nous avons à Paris la Porte Saint-Martin et la Porte
Saint-Denis. Moscou a la Porte Triomphale et la Porte Rouge.
La Porte Triomphale rappelle, comme l'église du Sauveur, les sou-
venirs de 181 2. C'est une imitation de l'arc de Titus à Rome. L'arc est
surmonté d'une ^■ictoire dressée sur un char traîné par six chevaux. Je
n'aime guère ces pastiches classiques sous le ciel glacé du Nord : on
r.A \'l 1.1. K lU-AXCllF.
89
cherche autre chose aujourd'hui ot l'on a raison. Nous reviendrons plus
loin sur la Porte Rouge.
Presque en face du Kremlin, dans le Kitaï-gorod, s'étale l'immense
Place des Théâtres terminée au Nord par la façade du Grand Théâtre, l'un
des plus confortables, sinon l'un des plus beaux de l'Europe. Il date de
1854; il est l'œuvre de Cavos, un architecte italien qui ne s'est guère
Le Grand Théâtre.
soucié d'approprier le style de son monument à celui des monuments
historiques de Moscou.
Son théâtre est un édifice de style grec avec une façade d'ordre ionique.
Le fronton est orné d'un quadrige représentant Apollon sur son char.
Tout ce décor est bien peu moscovite. L'intérieur blanc et or est des plus
confortables : le Grand Théâtre peut contenir plus de quatre mille spec-
tateurs. 11 se recommande particulièrement à l'attention du touriste les
soirs où l'on donne quelque ballet ou quelque opéra de l'école russe : de
Glinka, de Rimsk3'-Korsakov, de Dargomyjsky, de Sierov, de Rubinstein.
Les Moscovites ont la réputation d'être des dilettanti fort exigeants et
cette réputation est méritée. Ils ont d'excellents artistes nationaux et ne
ménagent pas les roubles quand il s'agit d'attirer le ténor le plus haut
coté, la primadonna la plus illustre. Ils se piquent d'avoir le meilleur
go ■ ' ' MOSCOU
ballet de TP^urope et j'ai été quelquefois un peu humilié d'entendre de
quel ton ils parlaient de notre Opéra.
Le (irand Tiiéàtre de Moscou est un théâtre impérial et comme tel
soumis à une étiquette dont l'étranger doit s'informer: ainsi il est rigou-
reusement interdit aux hommes de garder leur chapeau même au foyer.
Le spectateur n'est pas dans un lieu public ; il est chez l'Empereur.
Le Petit Théâtre que nous rencontrons à c[uelques pas du grand joue
en Russie le même rôle que chez nous la Comédie-Française. Le voya-
geur familier avec la langue russe pourra y passer d'excellentes soirées,
y prendre des leçons fructueuses de diction et de déclamation. Celui-
là même pour c^ui le russe est lettre close pourra encore éprouver quel-
c^ues jouissances artistiques à suivre une pièce dont il aura lu d'avance
la traduction ou dont on lui aura résumé les données principales. L'art
dramatique en Russie n'a encore qu'un siècle et demi d'existence ; la
première troupe dramaticiue ne fut organisée à laroslavl que vers 1750;
depuis cette époque le théâtre russe a produit des artistes dignes de riva-
liser avec les plus illustres de ceux que nous applaudissons en Occident.
Le quartier qui avoisine la Place du Théâtre est celui du gros com-
merce, des grands restaurants, des confiseries renommées. La Russie ne
distingue pas comme nous le café du restaurant et Moscou pour douze
cent mille âmes n'a qu'un ou deux cafés à l'instar des nôtres.
Parmi les rues commerçantes il en est une dont le nom sonore donne
lieu à de singulières désillusions, c'est celle qu'on appelle en russe :
Koii:;iictsky iiiost et en français, le Pont des Maréchaux. Au temps de
ma jeunesse, quand je méditais ma première excursion à Moscou, ce nom
prestigieux évoquait dans mon imagination des visions grandioses.
Je me figurais sur la .Moskva un pont magnifique orné des statues
équestres des plus illustres maréchaux de l'armé russe : des Paskievitch
et des Roumiantsov, quelque chose comme ce qu'était le pont de la Con-
corde dans mon enfance, lorsqu'il portait les statues héroïques qui depuis
plus d'un demi-siècle sont exilées dans la cour d'honneur du château de
Versailles.
Or, en arrivant à Moscou, je constatai que ce fameux Pont des Maré-
chaux était situé à un bon kilomètre de la Moskva, que c'était une
rue bordée de beaux magasins, mais qu'elle n'avait ni ponts, ni maré-
chaux, pas même des maréchaux-ferrants. J'allai aux renseignements et
voici ce que j'appris.
LA \ ll.l.K liLAXCIIK
Qi
Au temps jadis, le long- de Ui colline que monte la rue actuelle coulait
une petite rivière, la Xeglinnaïa (la non-glaiseuse). Sur cette rivière était
jeté un petit pont près duquel étaient installés des maréchaux-ferrants
dont il ]iriL le nom. En 1754, ce pont de bois fut remplacé par un pont de
pierre du à un inoénieur qui appartenait à une famille bien connue en
Une scène de l'opciM /ii J'if pour le Tsar.
Russie, au prince Dmitri Oukhtomsky. Depuis la Neglinnaïa a été recou-
verte d'une voûte comme la P>ièvre à Paris et n'est plus qu'un égout qui
va se perdre ignoré dans la Moskva en aval du Kremlin. .Mais le nom
est resté à la rue sous laquelle il cache ses eaux limoneuses.
Quelques heures de flânerie dans ce ciuartier central pourront ini-
tier le touriste aux productions de l'art et de l'industrie russes : boissel-
lerie, broderie, orfèvrerie. Il constatera que ces produits sont trop sou-
vent, hélas ! submergés et perdus parmi ceux de l'industrie étrangère.
92
M O s C O U
S'il veut connaître les œuvres courantes des peintres russes, il n'aura
qu'à visiter l'exposition permanente des tableaux de la Société des Amis
des Arts; s'il veut étudier les progrès de l'art industriel, il pourra visiter
l'école de dessin qui porte le nom des Strogonov, le musée des arts indus-
triels et constater que l'ornementation russe abonde en motifs exquis et
délicats.
L'église de la Vierge du Don.
Mais l'art national ne produit pas assez pour lutter contre les produits
et les modèles de l'étranger. Peut-être aussi n'est-il pas suffisamment
apprécié des nationaux. Il y a quelques années, j'étais à Moscou. J'aurais
voulu en rapporter un bijou émaillé en style russe — la Russie produit
des émaux exquis. Je bouleversai en vain tous les tiroirs des joailliers
des R/ady ou des quartiers voisins. Ce n'était partout que de la came-
lote allemande, de l'article de Paris fabriqué à l'ierlin.
Au Nord de la ville, sur le boulevard Sadovaïa, deux monuments
attirent notre attention : la tour dite de Soukharev et, un peu plus loin,
vers l'Est, l'arc de triomphe appelé la Porte Rouge.
La Tour de Soukharev 'Soukhareva P>achnia) porte le nom d'un régi-
l.A \1 l.LE HI.ANCII !■; g.
ment commandé naguère par le slolnik léchanson^ Soukharev, régiment
qui^ à l'époque de la fameuse révolte des strieltsy ^ resta fidèle à Pierre le
Grand. Quand le peuple vit s'élever cette tour octogone, il l'appela la fian-
cée d'Ivan le Grand (voir plus haut, ch. iv). La tour surmonte une porte
de ville surmontée elle-même de logements et de magasins. C'était un
ouvrage militaire. Sous les arcades, maintenant ouvertes jour et nuit à
^S^SJCT^
La Tour de Soukharev.
tout venant, on reconnait encore l'emplacement des gonds qui supportaient
les lourds battants.
Du côté qui fait face à la ville s'étend une galerie à lac^uelle on
accède par un plan incliné qui servait naguère à descendre ou à monter
les provisions de la garnison.
Dans cet édifice, Pierre le Grand avait installé une école de commerce
et de navigation qui fut transportée à Saint-Pétersbourg en 1815 ; la tour
servait d'observatoire. De 183 1 à 1900, le premier étage a abrité un réser-
voir d'eau qui alimentait une partie de la ville.
Au pied de cet édifice qui rappelle des souvenirs si divers, se tient, à
certains jours, un marché de bric à brac où les antiquaires et les biblio-
philes peuvent parfois rencontrer quelque trouvaille. Au temps jadis, il
94
MOSCOU
n'était pas rare dV voir échouer de beaux livres français du xviir' siècle
dont le brocanteur moscovite ne savait pas toujours la valeur.
En suivant la Sadovaïa dans la direction du Sud-Est, nous arrivons à
la Porte Rouge ; elle est moins intéressante que l'arc de triomphe dont
nous parlions tout à l'heure. C'est une construction en stj-le baroque
construite en 1742 sous la direction du prince Oukhtomsky à l'occasion
La Porte dite Ilinskau.
du sacre de l'impératrice Elisabeth. Cette porte à trois baies est peinte
en couleur rouge — d'oi^i son nom — et flanquée de colonnes blanches.
Après son couronnement, Elisabeth passa en grande pompe sous le nouvel
édifice pour se rendre au palais I-efort. Ce palais avait été construit par
Pierre le (irand pour son célèbre collaborateur, l'ingénieur genevois
Eefort c[ui a donné son nom à un quartier de Moscou II existe toujours,
mais il n'a qu'un intérêt historique.
Si, après avoir dépassé la Porte Rouge, nous continuons notre marche
vers le Xord, nous dépassons les gares des lignes de Saint-Pétersbourg,
delaroslavl, de Kazan, nous longeons l'Etang rouge, un de ces innom-
brables étangs bordés d'arbres qui donnent un caractère rustique à cer-
tains c^uartiers de la capitale, et nous arrivons au parc Sokolniki, autre-
I.A \ I l-I.l'. lU.ANCll K 95
nient dit parc des fauconniers, dont le nom évoque le souvenir tles
anciennes chasses tsariennes. Ce parc est pour Moscou ce que le bois de
Boulogne est pour Paris. Peut-être vaut-il mieux direle Vésinet. Malgré la
splendeur de sa végétation, de ces conifères et de ces bouleaux qui
portent en eux je ne sais quelle grâce mélancolique, il ne répond nulle-
ment à l'idée d'une forêt vierge. Nous sommes loin du temps de la chasse
au faucon.
On chercherait en Vain, je crois, sous les ombrages de Sokolniki les
chevreuils qui se rencontrent encore dans certains fourrés du bois de
Château de Petrovsky aux environs Je Moscou.
Boulogne. D'un rond-point central partent en éventail un certain nombre
d'avenues bordées de maisons de campagne (datchas) en bois, d'un style
souvent fort pittoresque et dont quelques-unes suffiraient à justifier une
excursion dans ces lointains parages.
Quelques-unes présentent des types exquis de cette architecture en
bois dans laquelle les Russes excellent. Autour de la plupart règne, à la
hauteur du rez-de-chaussée, une galerie de bois abritée par une vérandah
qui, pendant la chaleur de l'été, abrite les datcluiikis en villégiature et
leurs hôtes.
Heureux qui a pu jouir pendant les belles soirées d'été de la cordiale
hospitalité russe et des longues conversations dirigées par l'aimable maî-
tresse de maison qui trône devant le samovar 1
Toute la région Est de Moscou est fort pauvre en monuments. En
redescendant vers le quai de la Moskva, nous rencontrons au confluent
96
.MOSCOU
de la petite rivière laousa un ensemble plus colossal que majestueux de
bâtiments. C'est la Maison des Enfants trouvés ou comme dit la dénomi-
nation russe, la Maison d'éducation (Vospitatelny doni;, grandiose éta-
blissement de bienfaisance c[ui remonte au règne de Catherine II. Un
peu plus loin, également au bord de la rivière, s'élève le nouveau Cou-
vent du Sauveur, l'un des plus anciens de Moscou. Il date du Xlli" siècle.
La Porte Kroutitskaï.i.
Sous sa forme actuelle, il remonte au xvi'. Sa grande muraille blanche lui
donne l'aspect — familier aux couvents russes — d'une forteresse. L'une
de ses nombreuses églises possède une image du Seigneur, une icône
achiropoïète (non faite à la main), image miracideuse apportée au
xvr siècle de Viatka et qui est l'objet d'une dévotion toute particulière.
Ce monastère, au temps jadis, dépendait du prikaze, autrement dit de la
chancellerie du grand palais, et les membres de la famille tsarienne se
plaisaient à y faire leurs dévotions. Plusieurs des premiers Romanov y
sont enterrés, notamment la mère du tsar Michel morte en religion, sa
sœur Irène, ses frères Boris, Nikita, Léon, Jean.
L'église de la Transfiguration, construite par le premier Romanov,
possède, comme les églises du Kremlin, de grandes peintures murales où
figurent accolées comme dans la cathédrale de l'Annonciation (voir p. ,^8)
I.A \MI.I.I': lîLAXCIIK • 97
les grands philosophes de l'antiquité grecque et les saints de l'église
russe.
C-,
Sur la rive gauche de la Moskva, tout à l'extrémité de la ville, il est
encore un monastère qui mérite notre attention. C'est celui qui porte le
nom de Saint-Siméun et qui a inspiré à Karamzine l'une des pages les
qS MOSCOU.
plus curieuses de la littérature russe, vers la fin du xviil" siècle. I.e mor-
ceau qu'on va lire est extrait d'une nouvelle intitulée La pauvre Lise qui
parut vers 1795, et qui fit couler des torrents de larmes.
« L'endroit qui me charme le plus aux environs de Moscou, — écrivait
Karamzine, — c'est celui où s'élèvent les tours sombres et gothiques du
monastère de vSaint-Siméon (le gothique n'est bien entendu que dans l'ima-
gination de Karamzine\
La Porte Rousse.
De cette colline on découvre à droite Moscou presque en entier avec
cet effra3'ant amas de maisons et d'ég"lises qui se présente aux 3'eux sous
l'aspect d'un gigantesque amphithéâtre, tableau majestueux, surtout quand
il est éclairé par le soleil, quand les rayons du couchant font flamboyer
d'innombrables croix dressées vers les cieux. A mes pieds s'étendent des
prairies grasses, drues, émaillées de fleurs; derrière, sur les sables jaunes
coule la rivière lumineuse, agitée par les rames légères des barques de
pécheurs, où gémissent sous le gouvernail de lourdes péniches venues des
contrées les plus fertiles de l'empire russe, qui nourrissent de leur blé la
ville de Moscou. De l'autre côté, c'est un bois de chênes ; sur sa lisière
paissent de nombreux troupeaux; là déjeunes bergères assises à l'ombre
des arbres, chantent leurs chants simples et mélancoliques, pour abréger
i.A \' 1 1.1. !•: i;i..\X(ii i''.
99
la longueur des jours d'été .si monotones. Un peu plus loin dans l'épaisse
verdure d'ormes anticiues, étincellent les coupoles d'or du monastère de
Saint-Daniel; plus loin encore, presc^ue sur les-limites de 1 horizon, bleuis-
sent les .Montagnes des Moineaux. A gauche, on aperçoit de vastes plaines
couvertes de blé, de petits bois, trois ou quatre \'illages, et dans le loin-
tain, le village de Kolomenskoe avec son liaut palais.
Le Monastère Je Saint-Siméon.
Je viens souvent en cet endroit ; presque chaque année j'y viens
saluer le printemps. J'y viens aussi aux jours sombres de l'automne gémir
avec la nature. Les vents hurlent terriblement dans les murailles du
monastère abandonné, parmi les tombeaux recouverts de hautes herbes,
et dans les sombres corridors.
Là, appuyé sur les ruines des monuments funéraires, j'écoute le sourd
gémissement des temps engloutis dans l'abîme du passé, gémissement qui
fait tout ensemble frémir et frissonner mon cœur. Parfois j'entre dans les
cellules et je me représente ceux qui vécurent sous leur abri. Tableaux
mélancoliques! Ici je vois un vieillard au.x cheveux gris, agenouillé devant
le crucifix et demandant au Seigneur de le délivrer bientôt de ses liens
terrestres... Là un jeune moine, le visage pâle, l'œil alangui, contemple
100 MOSCOU
la campagne à travers la grille de sa fenêtre; il voit les joveux oiseaux
naviguer librement dans les flots de l'atmosphère, il les voit et ses j-eux
versent des larmes amères. Il languit, s'épuise, se dessèche et la cloche
mélancolique me prédit sa mort prématurée. D'autres fois sur les portes
du temple, je contemple la peinture des miracles qui se sont accomplis
dans ces lieux. Ici des poissons tombent du ciel pour nourrir les habi-
tants du monastère, assiégé par de nombreux ennemis ; là, l'image de la
Mère de Dieu met les ennemis en fuite. Tous ces spectacles renouvellent
Le Monastère de la Vierge du Don.
dans mon esprit l'histoire de notre patrie, l'histoire lamentable de ces
temps où les farouches Tatares et les Lithuaniens ravageaient par le fer et
le feu, les environs de notre capitale, où la malheureuse Moscou, comme
une veuve sans défense, n'attendait que du Seigneur un secours contre ses
cruelles épreuves. »
Le monastère de Saint-.Siméon n'est pas seulement intéressant par le
rôle qu'il joue dans l'œuvre littéraire de Karamzine. Ses églises, notam-
ment celle de la ^'iero•e, méritent d'être visitées. Elles renferment des
tombeaux de personnages illustres, et parmi eux, celui de Siméon Bek-
boulatovitch. C'était un tsarévitch — dépossédé ■ — de Kazan qui devint
chrétien et mourut moine. Il tint pendant le règne d'Ivan le Terriljle un
rôle assez singulier.
Vers i5g5, Ivan eut la fantaisie de le proclamer tsar de toutes les Rus-
sies et de jouer vis-à-vis de lui la comédie qui fut jouée depuis par Pierre
l.A \' 1 l.LK BLANCHE loi
le Grand v'is-à-vis du prinro Romodanovsk)-. Il affecta de n'être ([ue son
lieutenant. Cette comédi(> dura peu de temps et le tsar /// partihiis réduit
à la maigre principauté de Tver, reprit vis-à-vis du Terrible le rôle officiel
de Kholop lesclave) suivant les règles du protocole en usage dans ce
temps-là.
Près de lui reposent maints représentants des grandes familles russes,
L'église de la Nativité.
des Boutourline, des Tatistchev, des Golovine. Du clocher principal de
la cité monastique, on découvre une vue splendide sur Moscou. Ce qui
distingue Moscou des autres villes d'Kurope, c'est que le spectateur a
tout ensemble sous les veux, une très grande ville et un très grand vil-
lage. Tel groupe de maisons, tel bosquet, tel étang présente tout à coup
un paysage rustique qui nous charme d'autant plus que dans une capitale
il est moins attendu.
En quittant le monastère de .Saint-Siméon, le touriste sensible, et qui
connaît sa littérature russe ne saurait manquer de faire un pèlerinage à
l'étang voisin que le plan de Ba-deker appelle l'étang de Lisin et qu'il
MOSCOU
faut en réalité appeler l'étang de Lisa. Il se rattache à l'histoire de cette
pauvre Lisa, chantée par Karamzine, qui a fait couler tant de larmes.
Cette histoire a été traduite en français à Paris en iSo8.
Eglise de l'Assomption.
V'..cv.;^\v>;'' Mi •'
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VerestclKiguine L'apothéose de la guerre.
CHAPITRE IX
LE MUSÉE TRETIAKOV. — LA PEINTURE RUSSE
I
Jusqu'ici nous n'avons point encore franchi la Moskva. Nous sommes
restés sur la rive droite. La rivière partage la ville en deux jDarties fort
inégales. Le quartier qui s'étend sur la rive gauche et qui est enveloppé
dans un pli de la Moskva ne représente guère que la sixième partie de
la surface de la ville. C'est un quartier mort — le Zamoskvorietchié
le transmoscovien' ; il est habité surtout par des familles de marchands
ou de petits employés. Il ne compte guère de monuments historiques.
Deux monastères seulement méritent d'être visités, celui de .Saint-Daniel,
qui garde les restes du grand humoriste Gogol ; celui de la Vierge du
Don, fondé au xvr siècle, pour rappeler une victoire remportée au
xiv° sur les ïatares et rendre hommage à une image miraculeuse
104
MOSCOU
de la Vierge, dont nous avons parlé plus haut. Ce couvent ne fut
pas épargné par les Français en 1812. Son cimetière garde quelques-
uns des écrivains russes les plus célèbres : Kheraskov, Soumarokov,
Dmitriev, Bantych-Kaminsky , et la famille historique des Dolgorouki,
qui a donné son nom à l'une des églises du monastère fondée par leur
libéralité.
Assurément, ces deux monastères ont leur intérêt ; mais il y a tant de
Passade Tretialcov.
couvents à Moscou ! Le touriste pourrait à la rigueur se dispenser de passer
les ponts s'il n'était attiré sur la rive gauche par la galerie Tretiakov qui
renferme l'ensemble le plus riche et le plus intéressant des productions
de l'art russe. Cette galerie vaut à elle seule, non seulement la traversée
de la Moskva, mais même le voyage de Moscou.
Cette galerie doit son origine et son nom à un riche collectionneur,
Paul Mikhaïlovitch Tretiakov, un gros marchand de draps, né en 1832,
mort en 1892. Possesseur d'une grande fortune, lo\-alement acquise dans
les affaires, il la consacra uniquement à acquérir et à grouper les œuvres
de l'école nationale. Avant lui, deux collectionneurs seulement s'étaient
occupés de former des collections analogues. L'un était le directeur des
Ainmlcs pj/n'ol/qiics, Paul Pelrovich Svinine. né en
LE M USÉ F TRFTlAKn\-
LA PEINTURE RUSSE
10?
1839. L'autre était i-edor Ivanovich Prianichnikov né en 17S6, mort en
1867), qui fut directeur des postes. Acquise après sa mort par l'Empereur
Alexandre II, cette collection fait aujourd'hui partie du Musée Rou-
miantsov. l'.lle est beaucoup moins riche et moins intéressante que celle
à lac^uelle Tretiakov a attaché son nom'.
Le meilleur moyen de nous orienter dans l'étude de ces deux pré-
M.iison particulière J.ins hi rue laldmank.i .
cieuses galeries, c'est de jeter un coup d'o-il sur l'histoire de la peinture
russe. De même que l'architecture, elle a d'abord été foncièrement b3^zan-
tine. Les artistes — si l'on peut leur donner ce nom — se consacraient
surtout à des sujets religieux ; ils peignaient leurs personnages d'après des
traditions immuables dans une attitude hiératique. La plupart de ces /t'o-
;z(?^rtr/5//(:6' sont restés anonymes. L'un des premiers disciples des maîtres
grecs, dont le nom soit arrivé jusqu'à nous, était un moine André Rou-
blev (xv° siècle . On admire encore aujourd'hui quelques-unes de ses
' Le Musée Tretiakov est presque entièrement consacré ,i la peinture- 11 renferme
cependant deu.x marbres du célèbre sculpteur Antokolsky (né en 1843, à Vilna, mort en
1802), qui fut membre de notre Académie des Beaux-Arts. Nous en donnons ici la repro-
duction .
I n6 MOSCOU
œuvres au monastère de Saint-Serge, non loin de 31oscou, dans la cathé-
drale de Vladimir sur la Kliazma ; d'autres peintres d'icônes ont laissé
un nom : Vladimir Tchirine, Nazaire Istomine.
Dans la seconde moitié du XVir siècle, on voit se former à Moscou, au
Antokolsk)'. Ivan le Terrible.
palais des Armures, une école officielle de peintres nourris et rétribués
parle souverain.
Vers cette époque, quelques imagiers, sous l'influence de l'étranger,
commencent à secouer le joug de la tradition et s'essayent à donner plus
de vie à leurs œuvres en peignant à la manière franqitc, c'est-à-dire occi-
dentale. L'un des plus remarquables est Ouchakov, dont les œu\res les
I.F. MrSl'lC TRKTIAKOV. - l.A P K 1 X T t ' K F. KCSSE 107
plu-^ intérpssanlos drcoront l'église do la Sainte-Mère de Dieu de Géorgie
Antokolsky. Martyre chrétienne.
dans le quartier du Kilaï-Gorod. 11 ne se contente pas d'être peintre ; il
nous a laissé des eaux-fortes qui ne sont pas sans valeur. Sa maison
devient un rendez-vous d'artistes, une sorte d'académie avant la lettre.
io8 MOSCOU
I/un des habitués de son atelier, Joseph Vladimirov, écrit contre les
traditionnalistes un traité où il combat la routine et défend l'esprit nou-
veau qui commence à pénétrer même dans le domaine de la peinture. Il
explique les secrets de l'art occidental qui sait représenter les person-
nages de l'Kcriture, non pas seulement dans l'attitude hiératique fixée par
la tradition, mais comme des personnages vivants. « Quand nous voyons
chez les étrangers les figures du Christ et de sa mère, nos yeux se rem-
plissent de joie et d'amour. »
Mais ces tendances novatrices prennent aux yeux du clergé un carac-
tère hérétique. Le patriarche Nicon, qui fut à tant d'autres points de vue
un réformateur, faisait rechercher les images en style franc, leur faisait
crever les veux et prescrivait de les promener par la \ille ainsi désho-
norées. En 1654, en présence du tsar et du patriarche d'Antioche. il voua
solennellement à l'anathème ciuiconque détiendrait chez lui des images
franquis.
Le successeur de Nicon interdit d'imprimer des images sur du papier
et dacheler des images allemandes, nécessairement hérétiques.
Les théologiens russes déclaraient qu'il était abominable de peindre
comme on le faisait en Occident la nudité de la Vierge ou de l'enfant
Jésus.
Pierre le Grand, qui introduisit si Ijrutalement tant d'innovations,
n'osa pas réagir contre le traditionnalisme du clergé. Il se contenta de
créer à Moscou, sous le patronage du métropolitain h'.tienne lavorsky, une
sorte d'académie de peinture religieuse. Il interdit rigoureusement les
images sculptées, sauf sur les croix en métal.
Et pourtant il se piquait d'être quelque peu artiste. Pendant son séjour
en Hollande, il n'avait pas seulement étudié la pratique du marin et de
l'ingénieur. Il avait appris à tourner le bois et l'ivoire, et à travailler ces
matières. De cette même main qui faisait voler les tètes des Stricltsy, il
nous a laissé un médaillon représentant Louis X\', un autrr qui repré-
sente saint André, et une statue de l'aiiôtre l'ierre.
Il organisa auprès de la typographie impériale de .Saint-Pétersbourg
l'enseignement du dessin. Cet enseignement fut d'abord donné par un
ancien peintre d'images; peu à peu, grâce aux influences étrangères, il
s'émancipa de la tradition. D'autre part, Pierre envo\'ait à l'étranger des
spécialistes étudier les arts européens : deux architectes Oustinov et
Korobev, et le peintre x\ndré Matvieev en Hollande; les deux frères
Nikitine et Zakharov. et le graveur Korovine en Italie et en France. 1 )e
T, i' Ml'SKl' TKKTIAKO\'
r.A PEINT TRI- RUSSR
T 110
nombreux Allemands, Italiens, Français étaient appelés en Russie et
décoraient de leurs œuvres la nouvelle capitale. Mais ils ne se souciaient
guère de former des élèves qui auraient pu dexenir pour eux des concur-
rents redoutables, et ils songeaient ])lutnt à « faire du métier « qu'à exé-
cuter de \'éritables œuvres dart.
.V diverses reprises, Pierre le Cirand songea à fonder une ^Vcadémie
des Beaux-Arts; mais le projet n'aboutit pas. On se contenta de créer
Sourikov. Exécution des Strielts)'.
auprès de l'Académie des Sciences une section artistique, où l'enseigne-
ment fut confié à des étrangers, le peintre Gsell, le sculpteur Olsner,
l'architecte Marzelius ; parmi les premiers élèves de Gsell on peut citer
les peintres André Grekov et Ivan Bogdanov. Une école de gravure,
dirigée par l'illiger, ^Vortmann et Stenglini. produisit surtout des artistes
plus ou moins habiles à illustrer des publications techniques.
En 1733, le baron Keyserling, président de l'Académie des Sciences,
proposa la fondation d'une Académie spéciale des Beaux-Arts, mais cette
proposition n'aboutit pas.
En 1748 nous trouvons à Pétersbourg, comme professeurs, un décora-
teur A'aleriani, un peintre Gradizzi, un sculpteur Duncker. Ils se réunis-
sent à des intervalles plus ou moins rapprochés et prennent dans les
procès-verbaux de leurs réunions le titre de membres de l'Académie des
iio M ose 01'
Beaux-Arts. Ils n'}^ ont officiellement aucun droit. Xous connaissons les
noms de quelques-uns de leurs élèves.
C'est à l'école de Valeriani que s'est formé le portraitiste I-evitsky,
dont nous parlerons tout à l'heure, et .Alakhaev, qui publia, en 1753, des
vues panoramiques de .Saint-Pétersbourg.
SoHS le règne de l'impératrice l'Elisabeth Petrovna se produisit une
violente réaction contre les influences allemandes si puissantes en Russie
depuis Pierre le Grand.
Désormais ce sont surtout des artistes français qui vont construire et
orner les temples ou les palais. Mais nous ne voulons pas étudier ici
l'histoire des artistes étrangers en Russie ; il s'agit seulement de
montrer comment les artistes russes se sont formés à l'école de ces
maîtres.
Nous avons déjà signalé les peintres envoyés à l'étranger par Pierre
le Grand. André Matviee\- ne fut pas indigne des maîtres chez lesquels il
avait étudié; son tableau allégorique La Peint lire, qui fait partie de la
collection Strog(jnov, est une ceuvre académique, élégante et froide, qui
ne trahit nullement la nationalité de son auteur, mais qui aurait singuliè-
rement étonné les boïars du XVI'' siècle s'il leur avait été donné de péné-
trer dans l'atelier de l'artiste. Nikitine avait étudié à Rome ; ce fut sur-
tout un peintre de ])ortraits ; on admire particulièrement celui de Pierre
le Grand sur son lit de mort. L'empereur était très fier de cet artiste. Il
écrivait à sa femme :
« Prie le roi de Prusse de se faire peindre par Xikitine, afin que le
monde sache cjue nous avons, nous aussi, des maîtres distingués. « Parmi
les peintres antérieurs à la fondation de l'Académie des Beaux-Arts, on
peut encore citer Antropov, qui fut un des maîtres de Levitsky. La
galerie Tretiakov possède un portrait de lui.
Levitsk}- , 1735-1S22 fut le grand portraitiste russe du xviii'' siècle.
•Son œuvre a été étudiée récemment dans deux articles de M. Denis
Roche, publiés par la Galette des Beaux- Arts (juin et octobre 1903). Il
avait commencé son éducation avec Antropov, il l'acheva sous la direc-
tion de deu.x étrangers, Lagrenée et Valeriani. Les représentants des
grandes familles russes lui donnaient souvent la préférence sur les
artistes français, italiens, allemands. Scandinaves, anglais c[ui pullulaient
alors à Saint-Pétersbourg. .Son grand portrait allégorique de Catherine II
a inspiré au poète Derja\ine quelques vers célèbres de la Vision de
Mourra.
I.K MrSKK TRl'/l'l AKOV. — I,A PRIXTURK RUSSE m
« Une femme «Icscendil des nuages. C'était une prêtresse ou une
divinité. l'ne robe blanche faisait flotter sur elle ses plis d'argent; une
couronne murale ornait sa tête: sur sa poitrine Ijrillait une ceinture d'or.
.Semblable ii l'arc-en-ciel, un ruban de pourpre sombre descendait de
son épaule droite sur son flanc gauche. La main étendue sur l'autel, elle y
répandait des pavots odorants et servait le Dieu tout-puissant. Un aigle
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idi
Vladimir MakovsUy. Chez le juge de paix.
immense, l'aigle du Xord, compagnon des triomphes de la foudre, mes-
sager des gloires héroïques, assis près d'elle sur un monceau de livres,
gardant les saintes lois qu'elle avait promulguées. Il tenait entre ses serres
des foudres éteintes, des branches de lauriers et d'olivier sur lesquelles il
semblait endormi. »
Le genre le plus recherché en Russie au XViii^ siècle, c'est le portrait,
non pas le portrait intime comme nous l'aimons aujourd'hui, mais le por-
trait officiel, allégorique, avec tout un attirail d'armures, d'uniformes, de
décorations, de perruques, de paniers, de poudre, de mouches et d'acces-
soires, sur un fond d'architecture splendide ou de meubles somptueux.
112 MOSCOU
La plupart de ces portraits ne sont que de nobles et prétentieuses gra-
vures de modes.
Mais il est temps d'arriver à la fondation réelle et définitive de l'Aca-
démie des Beaux-iVrts. Ce fut le comte Schouvalov qui eut l'honneur de
créer presque simultanément l'Université de Moscou et l'Académie de
Saint-Pétersbourg. Elle fut ouverte le 6 novembre 1757.
Parmi ses premiers maîtres, nous vo5'ons figurer plusieurs de nos
compatriotes, le peintre Le Lorrain, le sculpteur François Gilles. Le
généralBetsky s'efforça d'appliquer à cette institution naissante les théories
qu'il avait puisées à Paris dans la société des Encj'clopédistes. Le succès
de ses efforts fut médiocre. Les jeunes pensionnaires recevaient de maî-
tres étrangers une éducation purement mécanique. Leurs études finies,
on les envoyait en Italie. Ils revenaient dans leur pa3's sans se douter
de ce qu'était au fond ce pays, sans connaître sa vie réelle, ses mœurs,
ses éléments pittoresques, sans soupçonner la poésie de son histoire ou
de son paysage.
Evidemment, dans ces conditions, un art vraiment russe ne pouvait
pas s'élaborer. D'autre part, la période napoléonienne ne fut guère favo-
rable au développement des Beaux-Arts. L'institution du servage ne per-
mettait pas aux vocations de se produire. Ce ne fut guère qu'à dater du
règne de l'empereur Nicolas I", que l'Académie répondit aux espérances
légitimes des amis des Beaux-Arts,
Les élèves de l'Académie, ne trou\ant pas dans leur pavs tous les élé-
ments d'éducation, devaient nécessairement aller se perfectionner à
l'étranger. Ainsi Nosenko 1737-177,1) fut élève de Vien. Il pratiqua,
dans le st3de de son maître, ce qu'on pourrait appeler la peinture reli-
gieuse cosmopolite. Son Saint-André, sa Mort d'Abel sont d'un bon
élève sage et très appliqué. Il forma à son tour des élèves, .Sokolov,
Akimov, qui cultivèrent la peinture pseudo-classique, peignirent des Mer-
cure, des Icare et des .\.donis. Le temps n'était pas encore venu où la
Russie aurait le courage de s'écrier :
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?
Ougrioumov 1^1764-1823") s'essaye à aborder des sujets nationaux, mais
dans le style pseudo-classique. Ses héros russes, son Vladimir, son Michel
Feodorovitch sont échappés d'un atelier greco-romain. et font pendant à ce
Minine et à ce Pojarskx' dont le groupe déshonore la place Rouge '.
' Voir plus haut p. 63.
LE MUSKi: TRF.TIAKOV.
r.A i'KIXTURE RUSSE
Borovikovsk}- 'i 757-1825), peintre religieux, se rattache à Técole ita-
lienne par le caractère idéal qu'il prête à ses figures. Il apporte à leur exé-
cution la foi naïve et tendre des anciens imagiers. Avant d'entreprendre
quelque grand ouvrage, il se rend à l'église, il assiste au service divin.
Tout en préparant sa toile ou ses couleurs, il se fait lire l'Evangile ou la
\'ie des Saints, dont il veut s'inspirer. Son « Annonciation » dans la cathé-
drale de Kazan (à Pétersbourg' est une œuvre un peu mignarde, idéa-
Vladimir Makovsky. La banque a déposé son bilan.
liste et délicate. l{gorov mort en 1851) se rattache aussi à l'école italienne,
et reçoit le titre un peu hyperbolique de Raphaël russe. .Son rival Vasili
Kouzmitch Schebouev 1777-1855 , l'habile décorateur de la cathédrale de
Kazan et du palais de Tsarskoé Sélo reçoit de son côté le titre de Poussin
russe.
Nous aurions hâte d'arriver à des génies vraiment nationaux. Mais il
faut nous attarder encore aux productions des pseudo-classiques.
Karl Pavlovitch Brullov (ou BriouUov, 1799-1852) est considéré comme
un véritable fondateur d'école. .Son nom de Karl suffit à nous avertir que
nous n'avons pas à faire à un Russe pur sang. Et de fait il est d'origine
française; il appartient à une famille BruUo chassée de France par la
révocation de l'édit de Nantes, établie en Allemagne et passée en Russie.
114 MOSCOU
Son père était sculpteur d'ornements à la manufacture de porcelaine de
Saint-Pétersbourg. Karl Pavlovitch fut élève de l'Académie, puis alla se
perfectionner à Rome. Après s'être essaj^é dans un certain nombre
d'études italiennes, il réussit à mettre sur pied son grand tableau. Le Der-
nier jour de Poinpéi (1828). Le succès fut considérable même en Italie.
L'œuvre exposée en France fut vivement discutée. Elle fut acquise par
A. N. Demidov qui l'offrit à l'Empereur, lequel en fit don à l'Académie.
Le public vint admirer en foule la toile sensationnelle et prit ainsi le che-
min de l'Académie jusqu'alors assez ignorée... et le goût des beaux arts.
BruUov devint à Saint-Pétersbourg le grand prêtre de la peinture. Les
plus remarquables littérateurs de Tépoque, les Pouchkine, les Joukovsky,
les Koltsov, le musicien Glinka visitaient son atelier et se disputaient
son amitié. Un poète de Moscou, Lavrov, écrivait :
Le dernier jour de Ponipéi
A été le premier jour de la peinture russe.
Par les sujets qu'il traite Brullov est encore un peintre cosmopolite.
Une seule fois il s'essaN'a à traduire un épisode de l'histoire nationale. Il
entreprit de ])eindre le siège de Pskov jiar lùienne Batory ; mais le sujet
ne l'intéressait qu'à moitié, il ne réussit à s'assimiler ni la couleur locale,
ni le décor historique, et il abandonna sa toile inachevée. Ses tableaux
religieux, le Crucifiement, V Assomption, ne sont que des reflets gris de
la peinture italienne. Il n'a pas le sentiment de la couleur; ses aquarelles
valent au fond mieux que ses toiles. Son grand mérite est dans la probité
du dessin.
Il ne s'inquiéta point de faire des élèves; mais il eut de nombreux
imitateurs. Théodore Antonovitch Bruni, originaire de la .Suisse italienne
(i 800-1875), s'inspira des Italiens et des Allemands, notamment de Corné-
lius; son tableau biblique le 5(7'^c'/z/ d'airain (1838) fit presque autant
de bruit cjue le Dernier jour de Poinpéi. Il décora les deux grandes
basiliques de la Russie moderne, Saint-Isaac de Saint-Pétersbourg et le
Sauveur de Moscou. Pierre Vasilievitch Basine (1793-1877) attache aussi
son nom à la décoration de .Saint-Isaac où l'on admire un Sermon sur
la montagne d'une touche large, mais un peu froide. Markov (1802-
1878) est surtout connu par un tableau allégorique La Fortune et le
Pauvre, et par la coupole de l'église du Sauveur où il a essayé de repré-
senter — sujet redoutable s'il en fut — le m^ystère de la Sainte-Trinité.
LE MUSI'K TRETIAKOV
r.A l'Kixn
R U S S !•;
H.S
En somme les artistes jusqu'ici peuvent se diviser en deux catégories
qui, au fond, peuvent se ramener à une seule. Les uns sont des étrangers
d'origine; les autres nés Russes sont des cosmopolites. La plupart d'entre
eux s'imaginent qu'il n'est même pas possible de travailler en Russie.
La critique partage cette opinion. < iogol, qui est pourtant si profondément
Un marché .i Moscou .
russe, qui a si puissamment contribué à révéler la Russie à elle-même
écrivait dans sa Perspective de la Neva [Ncvsky Prospekt) :
« Nos artistes ont souvent un \'rai talent; si l'air frais de l'Italie venait
seulement à souffler sur eu.\ ils le développeraient dans toute son ampleur,
comme se développe une plante enlevée d'une chambre et transportée en
plein air. »
« Un artiste pétersbourgeois, disait encore Gogol, un artiste dans ce
pays de neiges, un artiste dans cette terre de Finnois où tout est humide,
plat, brumeux! Ces artistes-là n'ont rien de commun avec les arti-stes ita-
liens, fiers et ardents comme l'Italie et comme son ciel. Nos artistes à
nous sont pour la plupart de braves jeunes gens bien modestes, amoureux
silencieux de leur art, buvafrfdu thé avec deux amis dans une modeste
chambrette et n'ayant nul souci du superflu ; ils sont en général fort
ii6 MOSCOU
timides: une décoration, une grosse épaulette les mettent hors d'eux-
mêmes. »
Ainsi l'auteur des Ames Mortes, le peintre merveilleux de l'Ukraine.
le grand maître du réalisme littéraire en Russie n'osait pas inviter ses
compatriotes à s'émanciper du joug italien et leur proposer comme modèle
cette large nature russe, cette poésie de la steppe qu'il avait si bien
chantée.
II
Nous venons de voir comment à l'Kcolede l'Occident la peinture clas-
sique, cosmopolite, s'était développée en Russie ; à dater du règne de
l'empereur Nicolas, nous assistons au développement d'une école vrai-
ment nationale.
Quelques artistes s'étaient bien essayés au xviii" siècle à reproduire
des scènes ou des t3'pes populaires ; mais ils ne pouvaient, même en
dépeignant des épisodes de la vie indigène, se dérober à l'imitation du
modèle étranger. Iakimov par exemple dans La bénédiction des jeunes
mariés nous donne simplement un Greuze transposé d'une main mala-
droite. Le premier artiste qui s'essava sérieusement et avec succès à la
reproduction de la vie russe, ce fut Alexis Gavrilovitch ^'enetianov (177Q-
1847). Il avait d'abord entrepris de lancer un journal de caricatures ; mais
ce genre n'était guère possible en Russie avec les idées de l'époque, et
l'empereur Nicolas en interdisant le recueil invita l'éditeur à faire un
meilleur emploi de son talent. Retiré dans son domaine du gouverne-
ment de Tver, Venetianov observa les paysans et s'eflbrça de les peindre
tels qu'il les voyait. Laure Stepanovitch Plakhov (1811-1881) fut l'un de
ses meilleurs élèves. Son Caveau 'Podval), exposé en 1839, marque une
date dans l'histoire de l'art russe. Il représente une scène de la vie des
petites gens, une lecture faite par un pauvre diable à des illettrés dans un
de ces sous-sols habités par la classe pauvre. Le sujet était nouveau ; il
plut beaucoup au public qui en demanda des répliques ou des variantes
à l'auteur. Mais l'Académie ne désarmait pas ; elle exigeait de ses candi-
dats du grec et du romain. Elle imposa comme sujet de concours à
Plakhov un Bélisaire aveugle. Il échoua naturellement, l'n voyage à
Dûsseldorff ne fit que dév03'er l'artiste arraché au sol natal qui lui avait
fourni ses meilleures inspirations.
Paul Andreevitch Fedotov (né à Moscou en 18 15, mort en 1852) eût
LE MUSEE TRF,TIAKO\ . - LA P K I X P T K !•; RUSSE ii-
peut-être été le Gogol de la peinture russe, si sa carrière avait été plus
longue. Il avait débuté par des scènes de la vie militaire qui attirèrent
l'attention du souverain. Le fabuliste Krylov aussi, profondément russe
dans ses imitations que notre La Fontaine est français dans les siennes,
comprit tout le talent du jeune artiste, l'engagea à regarder autour de lui
et à persévérer dans sa vocation. En 1847 Fedotov exposa La matinée
d'un fonctionnaire nouvellement décoré. Drapé dans un négligé du
matin, les pieds encore nus, le nouveau décoré exhibe à la servante qui lui
apporte ses pantoufles la croix épinglée à sa robe de chambre. On vit
dans ce tableau une intention satirique. Tous les décorés anciens
ou récents poussèrent des cris de paons, et quand il s'agit de vulgariser
par la lithographie l'œuvre incriminée la censure exigea (|ue la croix
disparût de la robe de chambre. Près du vaniteux personnage, l'artiste
avait placé une table sur laquelle figuraient à côté d'un fer à friser les
reliefs d'un repas. La croix supprimée, cette table devint l'accessoire
principal, et le tableau fut baptisé officiellement : Les conséquences d' un
bon diner !
Ces chicanes ne découragèrent pas Fedotov ; de nouvelles œuvres
conçues dans le rrième style — et traitées avec le même esprit — La
fiancée difficile qui met en action une fable de Krj-lov et de La F'ontaine,
Le mariage avantageux, l'imposèrent à l'attention même de l'Académie.
La peinture de genre était créée en Russie. Fedotov a laissé d'autre part
un grand nombre de dessins qui lui firent donner le surnom de Hogarth
russe. Sa carrière fut trop brève, mais il avait frayé la voie. Suivant le
mot de Leontiev, le célèbre collaborateur de Katkov à la Galette de
Moscou, le public se mettait à regarder les tableaux de genre avec
plaisir, tandis qu'il regardait les tableaux historiques par obligation.
Devant l'intérêt qu'il prenait aux œuvres de la nouvelle école, l'Aca-
démie crut devoir céder — dans une certaine mesure, comme cèdent
toujours les Académies — et à dater de 1863 elle déclara qu'elle mettrait
désormais sur le même pied la peinture de genre et la peinture histo-
rique. Néanmoins comme sujet du concours de 1863 elle imposa à tous les
candidats un thème unique qui n'était à vrai dire ni russe, ni classique et
qu'elle empruntait au romantisme allemand : Le Wahalla. D'un com-
mun accord les jeunes artistes refusèrent de concourir et levèrent contre
l'Académie l'étendard de la révolte.
A côté et en dehors de l'Académie, on vit se produire la Corporation
des artistes, puis la Société des expositions ambulantes. D'autre part
ii8 MOSCOU
Moscou avait depuis quelques années son Ecole libre de peinture, de
sculpture et d'architecture avec laquelle l'institut officiel eut désormais à
compter.
Les origines de l'Kcole libre de Moscou remontaient à la période 1830-
1840. Quelques artistes de cette ville se réunirent pour louer à frais
communs un atelier, rétribuer un banstchik (garçon de bain) en qualité
de modèle — les poseurs napolitains ne s'égaraient point jusque sur
les rives de la .^loskva — et se mirent à travailler sans professeur en se
corrigeant les uns les autres.
En 1833, à la prière du prince V. G. Galits3'ne, gouverneur de Moscou.
ils firent leur première exposition ; elle eut du succès. Une société artis-
tique se forma sous les auspices du prince. Elle créa des cours réguliers
qui dès la première année comptèrent soixante-cinc[ élèves.
Ainsi l'Ecole de iMoscou se dressa en face de celle de Pétersbourg. Ses
élèves envoyèrent aux Expositions de la capitale des œuvres qui furent
distinguées par l'Académie elle-même.
L'Académie n'admettait pas les serfs parmi ses élèves, mais l'esprit
souffle où il veut et le génie a tout autant de chances de naître dans l'izba
du paysan que dans le palais du boïar. La Société moscovite ouvrit ses
cours aux serfs à condition que s'ils obtenaient la médaille de l'Acadé-
mie leurs maîtres seraient tenus de les affranchir. En 1844, l'empereur
Nicolas reconnaissant ses services lui accorda une sub\'ention annuelle
de 6.000 roubles. En 1858 à son enseignement purement technique, elle
joignit un enseignement historique et littéraire; en 18(13 elle acquit le
droit de décerner elle-même des médailles d'or et d'argent ; elle élargit
son programme en y ajoutant les mathématiques.
Parmi les élèves qu'elle a formés il suffit de mentionner Perov, les
deux Makovskv, Prianichnikov, Botkine, Souskn-.
III
BruUov l'auteur des Derniers jotii's de Poiiipéi — cette œuvre est
aujourd'hui à Saint-Pétersbourg — termine la période classique de la
grande peinture. Alexandre Alexandrovitch I\-anov commence la période
nouvelle, celle que l'on peut appeler romantique. Il va étudier en Italie,
il cherche sa voie, il hésite entre les maîtres italiens, Raphaël et le Titien,
et les nouveaux maîtres allemands, Overbeck et Cornélius. x\près s'être
essayé dans de nombreuses esquisses il finit en 1857 par mettre au jour
LK MUSKIv TRHÏIAKOX'
LA PRINTURF. RUSSE
119
son tableau célèbre VJiccc. hoiiio qui est aujourd'hui à Moscou au Musée
Roumiantsov (voir p. 78). Dans ce tableau il rompait complètement
Vladimir Makovsky. Le marchand de spiritueux.
avec la tradition ; il essayait de mettre en scène un Christ non plus tra-
ditionnel mais humain et, qu'on nous passe le mot, un Christ moderne.
L'œuvre d'Ivanov fut un véritable événement. « Il nous a mis dedans»,
disait Overbeck. Pendant dix jours Rome tout entière défila dans
120 MOSCOU
l'atelier du peintre russe qui s"était si brutalement révélé. Les facchini
(les portefaix" s'écriaient : Per Bacco è proprio vivo! (Par Bacchus il
est vivant !) On proposa à Ivanov de faire voyager son Christ et de
l'exposer pour de l'argent. Il refusa et l'envoya à Pétersbourg où
l'œuvre ne trouva pas tout le succès que l'artiste espérait. Une mort
prématurée interrompit une carrière où ce peintre novateur aurait peut-
être rencontré plus d'une désillusion. Il avait médité d'illustrer la Bible
et l'Kvangile. Ses com23(Tsitions ont été éditées par l'Institut archéolo-
gique prussien.
Ivanov avait rêvé de renouveler la peinture sacrée par l'emploi des
éléments cj^ue fournissaient les récentes découvertes archéologiques. Il a
ouvert la voix à Gay, à Kramsko'i, à Polienov, à Vaznetsov.
Nicolas Nicolaovitch Gay, dont le nom suffit à indiquer l'origine étran-
gère ^il est né en 1831), avait étudié en Italie comme Ivanov. Mais il
s'appliqua moins à copier le faire des maîtres traditionnels qu'à pénétrer
le texte de l'Ecriture, de l'Évangile notamment, et à se mettre en état de
l'interpréter tel qu'il le sentait, à y rechercher les éléments du drame
psvchologique. Bien des peintres ont traité le sujet classique de la Cène.
Gay n'a pris qu'un épisode '.Judas sortant de la salle du repas, pendant
lequel Jésus a prédit sa trahison. Le Christ accoudé sur la table autour
de laquelle ses disciples se tiennent encore assis ou debout, médite sur
la lâcheté des hommes ; Judas sombre et sinistre s'approche de la porte
en ruminant son infamie et en songeant au châtiment futur. Grand admi-
rateur de Tolsto'i, Gay s'inspire de ses théories. Dans son tableau
Qti est-ce que la vérité? dialogue entre Pilate et Jésus, il nous exhibe
un Christ réaliste aux cheveux broussailleux, peu conforme à la tradition
légendaire. Certaines de ses œuvres parurent tellement hétérodoxes que
l'exposition publique ne fut pas autorisée. L'impression produite par
ces œuvres fut aussi profonde en Russie que le fut chez nous il }■ a un
quart de siècle l'impression produite par le Christ de iMunkacsy.
Ivan Nicolaevitch Kramsko'i (né en 1837) suit la même voie que Gay
dans ses deux tableaux. Le Christ au désert, le Christ devant Pilate.
Vasili Dmitrievitch Polienov (né en 1844 s'est hii aussi efforcé de
renouveler la peinture religieuse, mais par la mise en o-uvre des docu-
ments archéologiques. Son grand tableau Le Christ et la Pécheresse
souleva de graves polémiques. On lui reprocha de ravaler par l'abus du
décor la majesté des scènes évangéliques.
M. Polienov ne s'est pas laissé décourager par ces critiques. Dans
ÎJ' Ml/SÉl' TRl'.ri AKOW — 1,A 1' !•; I X 1' I ' K !■; KISSK 121
son LlIC de Gcncsarctli, dans son Christ lUi milieu des Docteurs,
il est resté fidèle aux mêmes tendances.
Actuellement le représentant le plus remarquable de la peinture reli-
gieuse et historique est M. Apollinaire Mikhaïlovitch Vasnetsov né en
1848' dont nous avons déjà parlé plus haut à propos du Musée histo-
rique. Elevé dans une famille essentiellement croyante, il est toujours
Vladimir Makovsl;y. Un marché à Moscou.
resté fidèle aux impressions religieuses de ses premières années. Il a plus
qu'aucun de ses confrères étudié l'ancienne littérature de son pays, les
récits épiques, les contes populaires. Son oeuvre principale est la décora-
tion de la cathédrale de Saint- Vladimir à Kiev ; mais on peut sans sortir
de Moscou se faire une idée suffisante de son talent. Il s'est efforcé dans
la peinture religieuse de rajeunir et de moderniser les types byzantins.
Il donne la vie aux anciennes icônes ; ses héros varègues ou russes
semblent échappés de quelque vieux manuscrit. C'est à lui qu'est dû le
menu du souper impérial (du 23 mai 1883) dont nous donnons la repro-
duction (voir p. 127^.
La peinture historique devait nécessairement se transformer par suite
du progrès des études d'histoire et d'archéologie.
122 MOSCOU
La Russie prenait conscience d'elle-même. Délivrée des Grecs et des
Romains elle renouait le fil de la tradition nationale ; elle essayait de se
représenter les personnages des temps anciens, non plus à travers les
fantaisies de l'école classique — comme ^lartos s'était figuré le ^linine
et le Pojarsk_v de la place Rouge, — mais dans la réalité du costume et
du milieu.
Le premier artiste qui ait essayé de donner l'impression de cette
réalité est peut-être Constantin Dmitievitch Flavitskj- (mort malheu-
reusement à l'âge de trente-six ans (1830-1866), dans son tableau qui
représente La Princesse Tarakanof enfermée dans la cellule qu'enva-
hissent brusquement les eaux de la Neva. Exposée à Paris en 1867 cette
toile fit sensation. A signaler également dans l'œuvre du peintre Gay un
Fier- e le Grand interrogeant son fils Alexis.
Viatcheslav Grigorievitch Schwartz (1838-1869) aurait peut-être donné
à la Russie un grand peintre d'histoire si sa carrière avait été moins
brève. Il s'était attaqué à l'une des périodes les plus pittoresques et les
plus dramatiques de l'histoire russe, à ce règne d'Ivan le Terrible dont
.M. K. Waliszewski vient de nous donner un excellent résumé, et il réussit
à la ressusciter dans ses compositions. Le patriarche monté sur un
âne le dimanche des rameaux. Le bureau des ambassadeurs à Mos-
cou. La fiancée du tsar, Le patriarche Nicon. au monastère de la
Nouvelle-Jérusalem, Le Isa/- en pèlerinage ne sont pas seulement des
œuvres d'art, mais de véritables reconstitutions. Dans Le pèlcrinai^c du
tsar, ce n'est pas uniquement le cortège que le peintre s'est appliqué
à reproduire, c'est aussi le milieu dans lequel il se déploie.
Vasili Grigorievitch Perov (1833-1882}, dans une grande toile malheu-
reusement inachevée Niliita Pousiosvias, s'est efforcé de peindre les
passions religieuses qui donnèrent naissance au rasksl, c'est-à-dire au
schisme de l'Église russe.
Un des meilleurs représentants de la peinture historique a été Vasili
Ivanovitch Sourikov (né en 1848;. Rappelons seulement parmi ses
œuvres Le châtiment des Strleltsy, La boiarine MoroioicLa conquête
de la Sibérie par Ermak, Le passage des Alpes par Souvarov. On
lui a reproché des anachronismes, des erreurs de costumes, des conven-
tions théâtrales.
Nous touchons à l'époque contemporaine. La plupart des artistes dont
nous allons parler maintenant sont connus chez nous par les œuvres
Li: MLSKE TRETIAKOV. — 1.A P E 1 X T L' R li RISSE 125
qu'ils ont envo)'ées à nos salons annuels ou à nos grandes expositions.
Nous avons admiré les grands tableaux historiques de Constantin Egore-
vitch .Makovsky ^né en 1846^ : Le Choix d' un r fiancée par le tsar
'Alexis Mikhailovitch, la Morl d'Ivan le Terrible, V Assassinat des
enfants de Boris Godonnov, la A'oce d'un bo'iar. Nous en avons goûté
la splendeur de la mise en scène, l'élégance des types; une critique un
peu sévère leur reproche de manquer de réalité et de sincérité.
On ne saurait adresser ce reproche à Vasili Vasiliovitch Verestcha-
guine dont la Russie pleure la perte récente. Il était né en 1842 et il a
disparu dans la catastrophe qui a englouti, dans la mer du Japon, le
navire de guerre Pet/'opavlosvk avec l'amiral JMakarov et six cents
hommes d'équipage (avril 1904). Celui-là n'est pas un adepte de l'art
pour l'art, ni un peintre de salons. Dans ses tableaux il essaye toujours
de mettre une leçon ou une idée. Il est le Tolstoï de la peinture russe. Il
a étudié à l'Académie de Saint-Pétersbourg; il a été, à Paris, disciple de
Gérome ; mais il est surtout élève de lui-même et de la nature. Aucun
peintre n'a autant voyagé que lui; il a fait la campagne de Tachkent et
celle de Bulgarie; il a mérité par sa bravoure la croix de Saint-Georges ;
il a vécu aux Indes, en Sibérie, en Amérique. Il allait faire la campagne
du Japon quand la mort l'a enlevé. Verestchaguine a vu de près la guerre,
mais il n'a point songé comme tant d'autres peintres à en faire l'apo-
théose. Il n'a rien de commun avec iMeissonnier. Le réalisme cruel de
ses tableaux emporte toujours avec lui une leçon de morale et d'huma-
nité. Dans l'Oublié il a voulu faire ressortir toutes les horreurs de cette
guerre dont tant d'artistes ont célébré la pompe et la grandeur. Sur le
champ de bataille dont les combattants se sont retirés est resté solitaire
un cadavre, peut-être un blessé. Déjà les oiseaux de proie tourbillonnent
autour de lui. A cjuoi se réduit la gloire des conquérants ? A travailler
pour les corbeaux. Un même sentiment d'horreur plane sur le tableau
qui figure la Présentation des trophées à Samarkande ; l'émir foule aux
pieds un monceau de cadavres ; on lui présente des perches surmontées
des têtes de ses ennemis, tandis que la foule écoute un mollah qui exalte
la gloire du vainqueur. L'impression que l'artiste a voulu produire sur
le spectateur se résume en un seul mot : pouah ! Le tableau où Verest-
chaguine a mis toute son âme de moraliste et de penseur est celui que
nous reproduisons ici et qu'il a intitulé : l'Apothéose de la guerre, dédiée
à tous les grands conquérants, passés, présents et futurs. C'esttout sim-
plement une pyramide de crânes sur laquelle tourbillonnent des corbeaux.
124 MOSCOi;
Chez Verestchaguine le penseur était doublé d'un original. Il y a
quelques années l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg eut
l'idée de lui offrir une de ses chaires. Il répondit qu'en matière artistique
il considérait comme nuisibles toutes les fonctions et toutes les distinc-
tions et il refusa. 11 fit bien, il n'eût été probablement qu'un maître
médiocre; avec sa fureur perpétuelle de voyages il n'aurait pas pu tenir
en place pour surveiller son atelier pendant trois mois. Verestchaguine
a trop produit pour être un artiste parfait; il a de fort belles idées de
tableaux: mais l'exécution est parfois lâche; la couleur grise et floue.
IV
J'ai parlé plus haut de la Société des expositions ambulantes. Parmi
ses fondateurs nous rencontrons des artistes qui sont devenus depuis
célèbres à l'étranger et dont les frères Tretiakov furent souvent les
mécènes. Nous retrou\-ons ici leurs œuvres. La constitution définitive de
la Société date du 2/14 novembre 1870. A cette époque nous avions, en
France, bien autre chose à faire c[ue de nous occuper de l'art russe.
La peinture échappée à l'influence néfaste du st\'le académique était
enfin entrée en rapport direct avec le peuple russe, avec la vie russe.
Dans cette nouvelle phase de son évolution elle a déjà donné des o'uvres
remarquables. Les principaux représentants de ce c^ue l'on pourrait appe-
ler l'école nationaliste ont été dans la seconde moitié du xix'' siècle :
V. G. Perov, N. E. .Makovsky, S. E. Riepine.
Vasili Grigorievitch Perov que nous avons déjà signalé comme peintre
d'histoire s'est efforcé de reproduire les tj^pes russes, tels que Gogol et
Stchédrineles avaient réalisés en littérature. Quelques-uns de ses tableaux
sont tellement typiques c[ue sur un catalogue français ils demanderaient
un long commentaire. Le Fils du diacre qui vient de recevoir son pre-
mier tcliiiie 'tchine = fonction, grade), cette indication ne nous apprend
pas grand' chose à nous autres étrangers. Elle évoque toute une scène à
la Gogol chez le spectateur russe qui s'attarde à savourer l'orgueil na'i'f
du nouveau fonctionnaire, la joie attendrie du père, de la mère et de la
sœur dans le modeste intérieur où le premier tchine présage peut-être la
richesse, et qui sait? la gloire.
Les débuts de Perov furent très ren"iarc[ués. Il reçut la médaille d'or
et une bourse de voyage à l'étranger. Après une absence de deux ans. il
LK Atl'SKK TRl'TIAKOX-. - F. A P K 1 X T t; R I', RUS SIC 125
écrivit à l'Académie pour lui demander la permission de revenir. II
avait le mal du pays, il déclarait ne pouvoir travailler au milieu de gens
dont il ne comprenait ni le caractère, ni la vie morale, il trouvait inu-
N'eretschaguine. Les Juifs au mur de Salomon,
tile d'étudier pendant quelques années les types étrangers et demandait
à être mis le plus tôt possible en état d'exploiter « l'innombrable
richesse des sujets que lui offrait la vie des villes et des campagnes
dans sa patrie ». Cette lettre si probe et si loyale a toute l'importance
d'un manifeste. C'est une véritable profession de foi. Pour étudier la
126 MOSCOU
tradition et les procédés techniques l'art russe peut recourir aux leçons
de l'étranger, pour exécuter des œuvres intéressantes, il n'a qu'à s'ins-
pirer du sol natal.
De retour dans sa patrie Perov suivit librement sa vocation. Son
tatJeau Un ejitcrrcnicnt à la caiiipagiic, inspiré par une poésie de
Xekrasov eut en Russie le même succès que connut naguère chez nous
le Convoi du pauvre, de Vigneron, cette toile si souvent reproduite qui
inspirait tant d'admiration à Jules A^allès. Peut-être y aurait-il lieu ici de
constater une parenté intellectuelle entre Nekrasov et Jules Vallès. JMais
cette digression nous entraînerait trop loin. Perov devint le peintre
habituel de ceux que Dosto'ievsky appelait les humiliés et les offensés.
Voyez plutôt la Queue à la Fontaine, la Troïka, Fomouchka, la Char-
rette, le Maître de dessin, la Halte des déportés. Ces tableaux resteront
des œuvres d'une réalité sincère et qui font penser.
Vladimir Egorovitch Makovsk}- né en 1846 a été un des peintres les
plus productifs de la nouvelle école; on lui attribue plus de cincj cents
toiles. La peinture n'est pas gaie, la vie non plus hélas ! Le Condannié, la
Dame bienfaisante cliej les pauvres, le Krach d'une banque, ces titres
de quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres suffisent à caractériser
les tendances générales de son esprit. Il se complaît à ressasser les
misères humaines; mais il nous repose parfois de nos pénibles émotions
avec des scènes de chasse ou de pêche. Parmi les peintres de la vie russe
mentionnons encore Miasoiédov, Prianichnikov, larochenko. Pasternak
dont on remarquait à l'exposition de 1900 les curieuses illustrations de
Tolsto'i. Hilarion Mikhaïlovitch Prianichnikov ,^1840-1894) qu'il ne
faut pas confondre avec son homouA'me l'illustrateur parisien Ivan Pria-
nichnikov a laissé entre autres œuvres remarquables : Une Scène au
Gostinny Dvor [à\x bazar), les Traîneaux dans la neige, la Fin de
la chasse, les Vagabonds.
Ilia Efimovitch Riépine, né en 1841. appartient tout ensemble à la
peinture historique et à la peinture de genre. Mais c'est toujours à la
peinture du présent ou du passé, que ses œuvres sont consacrées. Citons
parmi ses œuvres principales : ses Haleurs sur le Volga, sa Procession,
son t)^pe de Popristchine, extraordinaire illustration des Mémoires d' un
fou, de Gogol. La galerie Tretiakov possède quelques-uns de ses
grands tableaux historiques : Ivan le Terrible devant le cadavre de son
fils ; La tsarine Sophie au Couvent des Vierges. C'est aussi un peintre
d'histoire et de genre que Valérien Ivanov lacobi (né en 1834;. Klevé
dans le gouvernement de Kazan sur la route qui mène en .Sibérie, il a
I H À A'A 0 rt H 0 11 K p'v i\,t\ V ti C i\ 0 H 0 ij AO K d A'\ £ HHO-tl _^
H^Z-3A AAAbH HX2 AtC0K;4. H3X-Jt\ CH H !1 XX POûZ ><**^
Jt/mKh ctphîA paaroH/NfOMH.
Menu du Sacre. Composition de Vasnetsov. ^Voir p. 48).
128 MOSCOU
peint les scènes dont il avait été témoin dans VEtape des déportés.
Les Noces an palais de Glace, reproduisent un des épisodes les plus
célèbres de la vie de cour en Russie dans la première moitié du
xviir siècle.
Les portraits sont nombreux au Musée Tretiakov et d'autant plus inté-
ressants qu'ils reproduisent les traits des plus illustres écrivains ou
artistes russes, des Pouchkine, des Joukovsky, des Tolstoï, des Rubins-
tein.
En somme, la peinture russe au xix' siècle a suivi fidèlement l'évo-
lution de la littérature; elle a passé du pseudo-classicisme au roman-
tisme historique, du romantisme au réalisme.
Le paysage proprement dit ne date que d'un demi-siècle. Le paysage
russe a bien son charme avec ses grandes forêts dormantes, ses villages
déjetés . ses étangs glauques, ses églises polychromes. Ce charme a
longtemps échappé aux artistes russes. Il s'est enfin révélé à eux. Nous le
retrouvons dans les o:'uvres d'un Klodt (1832'^ d'un Kouïondji (1832). Je
me rappelle encore quelle impression fit sur moi, à l'exposition de 1878, sa
Nuit de rVliraine. C'était une page de Gogol traduite par le pinceau. Je
n'ai actuellement sous les 3'euxque dans de pâles photogravures, son Bois
de bouleaux et son étude : Après l'Orage, mais j'en devine tout le
charme pénétrant. Ivan Ivanovitch .Schichkine (i830-i899Ja été le peintre
de ces forêts c[ui ressemblent si peu aux nôtres, que Tourguenev dans ses
Récits d' un cliasseiir, que Mickiewicz dans son Messire Tliadéc ont si
bien chantées. Vasnetsov dont nous avons longuement parlé plus haut
n'a pas non plus dédaigné le paA'sage ; il s'est plu à lui donner le piquant
d'une restitution archéologique. Je laisse de côté bien à regret les
œuvres des Levitan, des Douchovsko'i, des Lebedev. Enfin la mer russe
si longtemps dédaignée par les artistes a trouvé ses peintres dans la per-
sonne d'Aïvazovskj'et de Bogolioubov. Tous deux ont fourni une carrière
longue et glorieuse ; tous deux sont bien connus de notre public dont ils
ont souvent recherché les suffrages.
Ivan Constantinovitch Aïvazovsk}', né en 1817, a prolongé sa vie
jusqu'en 1900. Alexis Petrovitch Bogolioubov, né en 1824, afinila sienne
en 1896. A'ivazovsky a été le peintre passionné de la mer, mais d'une
mer idéalisée par un amant passionné de ses eaux changeantes et de ses
rivages. Il a été d'une fécondité extraordinaire; on lui attribue près de
i.K Mrsi'-.i': TKirriAK'ow i.a im' i \ rr k !•: Knssi". i^q
i'in([ mille toiles. BDti'oliouliDW lui, s'est jilu à pcinilre la mer dans sa
réalité' plus souvent sé\ére que riante. Il ne dédaigne pas non plus les
grands fleuves, par exemple le V(ilg-a, dont -tel repli offre aux regards
Timmensité de l'Océan.
Le musée Tretiakov renferme environ quinze cents toiles. C'est affaire
au catalogue de les éniimérer. Ce qui est intéressant dans un livre comme
celui-ci, c'est d'orienter le spectateur non pas à travers des salles qu'il
ne verra peut-être jamais, mais à travers les étapes d'un art dont il peut,
ne fut-ce que par des photographies, connaître les œuvres principales.
Après de longs tâtonnements l'école nationale est enfin constituée; elle a
trouvé des peintres capables de ressusciter les antiques annales de la
Russie, de rendre les types pittoresques de son peuple, les aspects char-
mants ou grandioses de son paysage. Le XX' siècle n'aura qu'à conti-
nuer et à perfectionner l'oeuvre i|ue le XIX' a si bien commencée.
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Vachon. La Russie au soleil.
Jules Legras. .1/; pays russe (Paris, A. Colin, 1S05).
K. Walis/ewski. Ivan le Terrible (Paris, Pion, 1101)4).
TABLE DES ILLUSTRATIONS
La Troïka russe i
Une des tours de l'enceinte du Kremlin . 2
Quelques types de passants 3
Costumes de paysannes 4
Un traîneau 5
La tour d'Ivan le (irand 7
La Moskva et le Kremlin 11
Paysans Moscovites 13
Paysannes Moscovites . 14
Le Kremlin. Vue générale 15
La Cathédrale de l'Assomption au Kremlin i~
L'Eglise du bienheureux Basile 19
La Moskva 21
Le Kremlin, vu de la Moskva 23
La Porte du Sauveur 25
Le Couvent de l'Ascension ■ 26
L'enceinte du Kremlin 27
La Tour d'Ivan le Grand. Le tsar Kolokol. Le tsar Pouchka 29
Une cour intérieure du Kremlin 30
L'enceinte du Kremlin 31
Intérieur de la Cathédrale de l'Assomption 2^^
Le Monastère des Miracles 35
Le Potiechny Dvorets 37
La Cathédrale de l'Annonciation 39
La Cathédrale de l'Annonciation ." 40
Le Grand Palais 41
Monument de l'empereur Alexandre II 42
La salle Saint-Georges dans le Grand Palais 44
La salle Saint- André 45
La grande salle de la Granovitaia Palata . . * 47
Menu du 23 mai 1896 46
3/
58
i;vl TABI.K DKS ILLUSTRATIONS
Le pahiis du Terem 50
Intérieur du Kremlin avec le palais du Terem 51
La salle du trône dans le palais du Terem 53
Petit palais du Kremlin 54
Le roi des canons 55
La reine des cloches (tsar Kolokol)
La place Rouge
L'église de saint Basile et le Lobnoe miesto 61
Le monument de Minine et de Pojarski 63
Vue extérieure des Riady avec le monument de Minine et de Pojarski 64
L'ne galerie des Riad}' 65
Palais de la Douma 67
Salle des séances de la Douma 68
Le Musée historique 69
Le Musée historique et la porte d'ibérie 70
La porte Vladimir 71
Maison des boïars Romanov 73
La Porte et la Chapelle d'ibérie 75
Le Musée Roumiantsov 77
L'Eglise du Sauveur 79
Le Grand Pont et l'Église du Sauveur . . 80
Le monument du chirurgien Pirogov 81
Le Couvent des Vierges . 83
La Maison des Sociétés allemandes. . 8_|
L'L'niversité .... 85
La Maison Morozov 86
Statue de Pouchkine ... 87
La Porte triomphale . . ... 88
Le Grand Théâtre 89
L'ne scène de l'opéra la Vie pour le Tsar . , , Qi
L'Kglise de la Vierge du Don i-)2
La Tour de Soukharev 93
La Porte dite Ilinska'ia 94
Château de Petrovskv aux environs de Moscou QS
La Porte Kroutitska'ia 96
La Place Loubianka . .• 97
La Porte Rouge 98
Le Monastère de Saint-Siméon 99
Le Monastère de la Vierge du Don i<io
L'église de la Nativité 101
Kglisede l'Assomption 102
Veretschaguine. L'apothéose delà guerre 103
T \ H M'. DKS I l.l.l S r K \ F |()\S ij5
Passage TrftiaUi)v ... m.)
Maison particulii-re dans la nir laUiuianka 105
Antokolsky. Ivan le Ten-ibli- . . 106
Antokiilsky. Martyre chrétienne ... 107
Siiurikov. Exécution des Strieltsy log
\'ladimir Makovsky. Chez le juge de paix . . m
N'iadimir Makcnskv. I.abani|Ui' a déposé son bilan. . 115
In marché à Moscou 115,
Vladimir Makovsky. Le marchaïul de spiritueux m.)
Vladimir Mako\skv. L'n Marché à Moscou 121
Veretscluiguine. Les Juifs au mur de Salnmim 125
Menu du Sacre. Compositinn de Vasnetsov mj
TABLE DES MATIERES
CHAIMTRI' PREMIER
Vue générale
CHAPITRE II
l'n peu d'iiistoire.
CHAPITRE III
L'architecture russe.
CHAPITRE IV
Le Kremlin. — Les Églises ^3
CHAPITRE V
Le Kremlin. — Les Palais 4'
CHAPITRE VI
La place Rouge 5^
CHAPITRE VII
Le Kitaï-Gorod 7,5
CHAPITRE VIII
La Ville Blanche 77
CHAPITRE IX
Le musée Tretiakov. — La peinture russe i",i
Bibliographie
Table des illustrations
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSE Y
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